Vahid et Elaheh viennent d'Iran et tentent depuis plusieurs mois de demander l'asile en Europe. Crédit : Vahid Lotfi pour InfoMigrants
Vahid et Elaheh viennent d'Iran et tentent depuis plusieurs mois de demander l'asile en Europe. Crédit : Vahid Lotfi pour InfoMigrants

Vahid Lotfi, sa femme Elaheh et leur enfants en bas-âge ont fui l’Iran pour cause de persécutions religieuses. Depuis des mois, ils essaient de déposer une demande d’asile dans l’Union européenne, mais sont constamment renvoyés à la frontière. Pour InfoMigrants, le père de famille raconte son périple, y compris l’accouchement de sa femme, et livre un témoignage poignant depuis le camp de Bihac en Bosnie.

"Je m’appelle Vahid Lotfi, je suis professeur de faculté en ingénierie du bâtiment. Ma femme s’appelle Elaheh Hasani, elle est infirmière en milieu hospitalier. Nous avons trois enfants : des jumeaux de six ans et un petit garçon de deux mois né sur la route. Ma famille et moi avons fui l’Iran car nous étions persécutés à cause de nos croyances religieuses. Lorsque nous nous sommes convertis au Christianisme, l’État m’a condamné à 10 ans de prison. 

Au bout de cinq ans derrière les barreaux, j’ai réussi à obtenir une permission de sortie d’une semaine, c’est à ce moment-là que je me suis échappé et que j’ai quitté le pays avec ma femme et mes deux fils, le troisième n’était pas encore né. C’était il y a 14 mois.

C’est un ami de mon père qui avait le bras long qui nous a aidés à fuir. Nous avons pris l’avion à Téhéran et sommes arrivés en Turquie. Notre premier réflexe a été d’aller au HCR à Ankara pour demander l’asile. Nous avons eu un premier entretien. Le prochain auquel nous avons été convoqués est dans 3 ans…

Pendant sept mois en Serbie, notre dossier n’avançait pas

Au total, nous avons passé quatre mois à Ankara. Pendant ce temps-là, mon père, resté en Iran, était régulièrement arrêté et questionné par la police. Nous avions peur que des agents iraniens nous trouvent en Turquie donc nous avons pris la décision de partir. Le HCR nous a délivré une autorisation de sortie du territoire et nous nous sommes retrouvés à Belgrade, en Serbie.

Là encore, nous nous sommes immédiatement rapprochés du HCR car nous voulions faire une demande d’asile. Nous avons été envoyés dans le camp Bujanovac dans le sud du pays, à la frontière avec la Macédoine.

Nous y avons passé sept mois, mais notre dossier n’avançait pas. Chaque jour, on nous promettait qu’on verrait un avocat le jour suivant, mais jamais rien ne se passait. On nous disait aussi que notre dossier serait envoyé en Hongrie, cela ne s’est jamais fait. La situation était de plus en plus compliquée et difficile à vivre, d’autant plus que ma femme est tombée enceinte à cette période-là.

Dans la forêt entre la Bosnie et la Serbie, des mafieux nous ont attaqué

Nous avons donc décidé d’essayer de passer en Bosnie, mais la route a été très dure. Nous sommes partis à pied et avons marché des jours à travers les forêts avec ma femme enceinte de 6 mois et mes deux jeunes enfants. À un moment donné, nous sommes même tombés sur des mafieux dans la forêt qui nous ont attaqué. Ils nous ont extorqué l’équivalent de 900€ ainsi que nos téléphones portables. Ils m'ont tabassé et ils ont également embêté ma femme. À cinq reprises nous avons essayé de franchir la frontière mais la police nous déportait à chaque fois vers la Serbie. Après 1 000 malheurs, nous avons réussi à atteindre la Bosnie il y a deux mois, juste à temps pour la naissance de notre bébé.

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Aujourd’hui nous allons mieux, l’arrivée du bébé nous redonne espoir. Mais le quotidien reste extrêmement difficile. Cela fait maintenant sept fois que nous essayons de passer en Croatie pour pouvoir demander l’asile dans l’Union européenne. À chaque fois ce sont des jours de marche à travers la forêt, dans les montagnes pour finalement être ramenés par la police.

La dernière fois, à notre retour au camp, ma femme a commencé à avoir des contractions. Le personnel du HCR nous a emmené à l'hôpital et c’est là que le bébé est né avec un peu d’avance à cause de toute la marche.

Depuis, nous avons réussi à passer en Croatie. C’était il y a quelques semaines, le bébé avait un mois. Au bout de 400km environ, nous avons été arrêtés par la police croate puis détenus à la frontière pendant 24 heures. Nous avons insisté auprès des policiers pour déposer notre demande d’asile, mais ils ont refusé, ils nous ignoraient et ont fini par nous ramener en Bosnie.

Notre but restera toujours d’atteindre l’UE pour pouvoir demander l’asile

C’est dur de voir nos enfants qui ne sont pas scolarisés, de leur faire vivre tout cela. Les conditions de vie dans le camp de Bihac, en Bosnie, où nous nous trouvons sont déplorables. Les familles comme nous sont mises dans des conteneurs, sans fenêtre, sans air. Les célibataires sont dans des tentes.

La famille de Vahid vit dans un conteneur sur le camp de Bihac. Crédit : Vahid Lotfi pour InfoMigrantsLa nourriture est infâme et manque souvent. Ma femme n’arrive pas à produire du lait pour notre bébé, nous devons lui donner du lait déshydraté. Il a même dû être hospitalisé pendant deux semaines pour malnutrition. Nous pouvons prendre une douche en moyenne une fois tous les dix jours, il y a beaucoup trop de monde. Les ONG et l’OIM disent que tout va bien, que tout est sous contrôle car nous ne dormons pas dehors, mais la réalité est tout autre. C’était la même chose en Serbie.

Pour l’instant nous avons pris la décision d’arrêter nos expéditions. On attend qu’il fasse meilleur. Mais notre but restera toujours d’atteindre l’UE pour pouvoir demander l’asile en bonne et due forme."