Ismaïla a passé plusieurs mois en Libye. Aujourd'hui, il témoigne auprès d'autres migrants. Crédit : Leslie Carretero
Ismaïla a passé plusieurs mois en Libye. Aujourd'hui, il témoigne auprès d'autres migrants. Crédit : Leslie Carretero

Au début des années 2000, la côte sénégalaise était une terre de départ pour les migrants de la région désireux de rejoindre l’Europe, via les îles Canaries. Aujourd'hui, la route a changé, mais les Sénégalais sont encore nombreux à vouloir rejoindre le Vieux Continent, en passant cette fois par la Libye ou par le Maroc. InfoMigrants rencontré Ismaïla, un migrant de retour au pays après avoir passé plusieurs mois en Libye. Rapatrié par l’Organisation internationale des migrations (OIM) en juin 2017, il participe aujourd’hui au programme "Migrants as Messengers" qui tente de sensibiliser la jeunesse sénégalaise aux dangers de l’immigration illégale.

"Si je peux sauver ne serait-ce qu’une vie alors je m’engage sans hésiter". Ismaïla fait partie de la vingtaine de migrants sénégalais de retour dans leur pays qui participent au programme "Migrants as Messengers " (des migrants comme messagers).

Lancé en avril 2018, ce projet a été initié par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans le but de délivrer une information "authentique" et "fiable" sur les risques de la migration illégale. Dans trois pays – Sénégal, Guinée et Nigeria – environ 80 migrants volontaires témoignent de leur expérience - souvent terrible - dans de courtes vidéos diffusées sur les réseaux sociaux.

Fin 2018, cinq migrants, dont Ismaïla, ont parcouru la côte sénégalaise pour à la rencontre des candidats au départ.

Parti sous la pression de sa famille

"Lorsque j’ai raconté mon histoire dans les villages, certaines personnes se sont mises à pleurer. D’autres jeunes sont venus vers moi en me disant que grâce à mon témoignage, ils renonçaient à partir", dit Ismaïla, fier d’avoir éviter à certains de ses compatriotes de connaître "l’enfer" qu’il a vécu.

"Le fait que ce soit moi qui raconte mon expérience donne plus de poids au récit. Les gens peuvent s’identifier car je raconte ce que j’ai vu", continue sobrement le jeune homme de 29 ans. Au cours de l’entretien dans un bureau de l’OIM à Dakar, Ismaïla répétera à de nombreuses reprises cette phrase : "Ce que j’ai vu", comme s’il ne réalisait toujours pas ce qu’il a traversé.

Prendre la route de l’exil n’était pas son idée. "Après avoir raté mes études, ma famille m’a poussé à partir. Je ne voulais pas mais la pression était trop grande", explique le jeune homme, natif de Ziguinchor (sud du Sénégal). "Mes tantes et mes parents me disaient sans cesse : 'Regarde comme un tel il a réussi en Europe. Pourquoi tu n’essayes pas aussi au lieu de rester là !'".

"C’est important que les gens sachent"

Un jour de 2016, Ismaïla prend donc la route "pour aider ses parents à s’en sortir". Son frère aîné, installé depuis plusieurs années en Espagne, n'envoie pas d'argent à la famille. Ismaïla prend cette charge à son compte. "Le jour de mon départ j’ai dit à mes parents : 'Quand je serai en Europe, vous serez heureux. Je ne ferai pas comme mon frère'".

Ismaïla ne réalisait pas encore ce qui l’attendait. "Si j’avais su, je ne serais jamais parti. C’est pour cela que je témoigne à travers "Migrants as messengers", c’est important que les gens sachent".

Passé par le Mali, le jeune homme arrive au Burkina Faso. C’est dans ce pays que ses ennuis ont commencé". À chaque barrage, la police raquette les migrants. "J’ai trop payé de taxes là-bas, je ne me souviens même pas combien j’ai dû donner", précise-t-il en éclatant de rire. "De toute façon, si tu ne payes pas, on te frappe".

"J’ai échoué deux fois, qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?"

Au Niger, "pas de problème", explique le Sénégalais. "On doit aussi payer mais au moins, on peut négocier avec la police". Là encore, Ismaïla ne peut s’empêcher de rire en se remémorant l'argent qui lui a filé entre les doigts.

À l’évocation de la traversée du désert en revanche, le sourire d’Ismaïla disparaît brutalement de son visage : "Le véhicule qui nous transportait est tombé en panne, on a dû dormir dehors dans le froid, sur le sable. Ce qui m’a surtout marqué, c’est que j’ai vu des migrants abandonnés dans le désert. C’était horrible de les voir sans pouvoir les aider".

Le passage en Libye aussi est une douloureuse expérience : "Ce que j’y ai vu est terrible". Ismaïla décrit les insultes à caractère racistes, les coups des enfants Libyens parce qu'il est Noir, les femmes violées, le travail non payé, les blessures, les vols de la police, la prison, le manque d’eau et de nourriture…

Rapatrié en juin 2017 par l’OIM, le jeune homme a beaucoup pleuré à son arrivée au Sénégal. "J’ai échoué deux fois : à l’école et sur la route. Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Je cherche encore la réponse", souffle-t-il.

Se réinsérer dans la société

Pour de nombreux migrants, le retour au pays est synonyme d’échec. "Les parents ont beaucoup misé sur les enfants partis. Quand ils reviennent, il faut reprendre sa place dans la famille et se réinsérer dans la communauté, ce n’est pas évident", signale Lia Poggio, responsable des programmes d’assistance aux migrants et réintégration à l’OIM Dakar.

Ismaïla n’est pas retourné vivre dans son village. Il a monté dans la banlieue de Dakar un élevage de volailles, avec l’aide de l’OIM. Mais sa situation financière reste compliquée. "C’est dur de développer une affaire au Sénégal, je cherche des fonds mais c’est compliqué".

Malgré les difficultés, le jeune homme sait qu’il ne retentera pas de rejoindre l’Europe de manière illégale. "Avec ce que j’ai vu, c’est impossible. Un proverbe africain dit : le soleil brille pour tout le monde, j’attends mon tour dans mon pays".