Abdelfeteh Mohamed est aujourd’hui médiateur culturel en Italie après avoir fui l’Érythrée puis la Libye | Photo: Emma Wallis
Abdelfeteh Mohamed est aujourd’hui médiateur culturel en Italie après avoir fui l’Érythrée puis la Libye | Photo: Emma Wallis

Abdelfeteh se sent pris au piège dans une Italie de plus en plus violente envers les migrants. L’Érythréen a obtenu son droit d’asile dans le pays, mais il lui est difficile d'obtenir une autorisation de séjour dans un autre pays d'Europe.

Abdelfeteh est arrivé en Sicile il y a sept ans. L’Érythréen se trouvait à bord de l’un des premiers bateaux de fortune en provenance de Libye depuis que la guerre avait éclaté dans le pays en 2011.

"Je suis un médiateur culturel et je travaille avec des migrants", dit-il en souriant, notant l’ironie d’être lui même un migrant pour la plupart des personnes. Abdelfeteh vit actuellement à Catane, sur la côte est de la Sicile, mais il est monté sur des bateaux de sauvetages dans quasiment tous les ports d’Italie. Rapidement, il incite sur le fait qu’il n’avait jamais l’intention de venir en Italie ou en Europe. Il avait un travail et était plutôt heureux en Libye avant que la guerre ne dévaste le pays. "J’avais juste besoin de m’échapper, je ne pensais pas à arriver quelque part."

Service militaire à durée indéterminée

Comme beaucoup d’Érythréens, à la fin du lycée, Abdelfeteh n’a eu d’autre choix que de se faire enrôler par l’armée. C’est une service militaire "à durée indéterminée", explique-t-il. "C’est pour cela que j’ai quitté l’Érythrée. Il ne respectent pas les êtres humains là bas. J’ai eu envie de liberté, je voulais voir le monde." Les perspectives pour la jeunesse érythréenne sont quasi inexistantes. Le pays ne compte qu’une chaîne de télévision et un journal et la seule université a été fermée il y a des années quand l’Érythrée est devenue indépendante. Alors Abdelfeteh est parti au Soudan avant de rejoindre la Libye. 

Catane est le plus grand port de Sicile et un hub commercial foisonnant  Photo Emma WallisAbdelfeteh est fatigué. Fatigué des discussions, de parler de politique, de devoir sourire en permanence quand on le complimente sur son "intégration réussie". "A quoi me sert le fait d’être bien intégré", demande-t-il amèrement ? "Être bien intégré n’a pas vraiment été pour moi le sens de la vie."  Il est agacé par l’instrumentalisation de la migration par les politiques, que ce soit en Italie ou ailleurs en Europe. "A la fin le gouvernement a réussi à faire croire que la l’immigration est le seul problème de l’Italie. C’est évident qu’en faisant croire cela, les gens vont voter pour quelqu’un qui promet de mettre fin à toute immigration. Nous subissons tous les conséquences de ces décisions politiques", soupire l’Érythréen, en estimant que personne ne s’occupe du sort de centaines de milliers de migrants.

En tant que médiateur culturel, il a eu l’occasion de rencontrer certains les 177 migrants arrivés en Sicile en août de l’été dernier à bord d'une embarcation en provenance de Libye. Parmi eux, 97 étaient érythréens. Les migrants avaient été interceptés par un bateau des gardes côtes italiens avant d’être pendant des jours bloqués dans le port de Catane. Pendant ce temps, le gouvernent italien débattait avec les autres pays européens de qui avait la responsabilité des rescapés. Ils ont fini par être pris en charge par l’Eglise catholique, l’Albanie et l’Irlande. 

Des migrants  bord du Diciotti le 23 aot 2018  Photo Giovanni Isolino AFP

Sur le bateau des migrants, "tout le monde se demandait ce qui allait leur arriver en débarquant, et si on allait les renvoyer en Libye", affirme Abdelfeteh. Pourtant, "il y a une Constitution ici qui dit que vous ne pouvez pas juste comme ça laisser des personnes sur un bateau dans un port."

L’Érythréen se demande si l’Italie est entrain  de perdre de vue les droits humains affirmés par sa propre Loi fondamentale. "J’ai parlé avec les personnes sur le bateau, chacun avait son propre vécu. Je ne peux même pas raconter ces histoires, certaines étaient atroces. Certains hommes ont vécus dans le noir pendant des années. L’in d’entre-eux ne pouvait même plus voir, i ne supportait pas la lumière, parce qu’il a été tenu enfermé et n’avait pas vu la lumière du jour depuis si longtemps."

"Presque tout le monde a été vendu"

Selon Abdelfeteh, les femmes sur le bateau avaient également été emprisonnées, vendues, kidnappée et violées à de multiples reprises. "Vous savez, tout le monde vous dit avoir été vendu, c’est devenu la normalité." Il explique que c’est comme demander à quelqu’un s’il veut du ketchup ou de la mayonnaise avec ses frites : les personnes ne sourcillent même pas en racontant leurs histoires.

Le ministre italien de lIntrieur Matteo Salvini  Photo  ANSA"Les politiques jouent avec notre ignorance, mais aussi avec nos attentes", dit-il. "Ils proposent ce que les gens craignent et ce qu’ils veulent. C’est une période très confuse et je me demande si je suis vraiment au bon endroit après toutes ces années."

Pris au piège

Abdelfeteh se sent pris au piège. "Merci au règlement de Dublin !" lance-t-il en roulant des yeux. Certes, il a une autorisation de séjour en Italie et peut travailler. De prime abord, les choses vont plutôt bien pour lui. Mais contrairement à la majorité des jeunes Européens, l’Érythréen ne peut aller travailler dans un autre pays européen. Il lui faudrait trouver une promesse d’embauche dans un autre pays avant de pouvoir déposer une demande à l’ambassade en Italie pour que son statut de résident devienne valable dans un autre pays. Abdelfeteh craint que toute la procédure prenne au moins deux ans. "Mais quel employeur est prêt à attendre deux ans pour qui que ce soit ? Vous devez rester là où vous avez déposé votre demande d’asile. C’est une vaste prison dont je ne pourrais jamais échapper."

En Afrique, conclut-il, on ne respectait pas ses droits là où il vivait, mais il avait la possibilité de partir quand le choses ne lui allaient pas. Désormais, en théorie du moins, on respecte ses droits, mais il ne peut plus vraiment se déplacer. De plus, l’ambiance est devenue plus délétère selon lui. "Il y a à peine quelques semaines, je discutait avec un ami. Soudain un voiture passe et on me frappe à la tête avec une bouteille. Personne n’a réagi. Ce genre de choses n’arrivaient pas avant."

Abdelfeteh n’est pas seul à se sentir pris au piège. Une partie de son travail consiste à aider des migrants qui ont été expulsés des centres d’hébergement. Ils ont un statut de réfugié mais ne savent pas où dormir. Une fois qu’ils ont obtenu leur droit d’asile, ils perdent  leur place dans le premier centre d’accueil. En hiver, pour trouver une place au chaud pour passer la nuit, beaucoup migrent vers le nord de l’Europe, comme par exemple vers l’Allemagne, pour y déposer une demande d’asile. Ils savent que leur demande sera rejetée, mais pendant les quatre à cinq mois que peut prendre la procédure, ils auront à manger et un hébergement. "C’est une des choses les plus tristes que j’ai vues dans ma vie", commente Abdelfeteh.

La gare de Catane Pour beaucoup de migrants la Sicile est la premire tape de la route vers le nord de lEurope  Photo Emma WallisLui aussi se demande désormais si sa route ne le ramènera en Érythrée. Pour le moment, "c’est encore trop dangereux", affirme Abdelfeteh. Il espère que les choses vont s’améliorer depuis que le pays a signé un nouvel accord de paix avec l’Ethiopie fin 2018.

"Ce matin j’ai été arrêté à deux reprises par la police italienne, alors que je me rendais à la gare pour aller au travail. Un peu plus tard, dans une maison de la communauté érythréenne, la police a mené un raid et nous a filmé, sans aucune autorisation et sans expliquer ce qu’ils étaient venus faire." D’après Abdelfeteh, cela ne ne se produisaient pas avant l'arrivée au pouvoir de Matteo Salvini. "Quand des gens me demandent quoi faire, je leur dis, partez, parce que je crains que les choses vont mal se finir."