Thierry (à droite) et un de ses amis guinéens devant le centre de Caritas. Crédit : Anne-Diandra Louarn
Thierry (à droite) et un de ses amis guinéens devant le centre de Caritas. Crédit : Anne-Diandra Louarn

Exploitation, mal logement, retards administratifs… Thierry, un père de famille camerounais, raconte son quotidien difficile à Chypre. InfoMigrants a rencontré le demandeur d’asile bloqué sur cette petite île européenne débordée par l’afflux de migrants provenant de plus en plus du Cameroun. Il confie se sentir “piégé” et avoir fait une croix sur son rêve qu’était la France.

"Je m’appelle Thierry, je viens de Yaoundé au Cameroun. Cela fait maintenant plus d’un an que je suis parti de chez moi, laissant ma femme et mes trois enfants de 14, 7 et 4 ans. J’ai mis toutes mes économies pour payer mon billet d’avion de Douala à Istanbul. De là, j’ai pris un autre avion, pensant aller en Italie, ça faisait partie du ‘package qu’on m’a vendu’. Je suis en fait arrivé dans le nord de l’île de Chypre, la partie sous occupation turque.

En arrivant dans le nord de l’île, le passeur m’a dit que j’avais besoin de nouveaux papiers pour pouvoir repartir, il fallait que je lui donne 400€ supplémentaires. J’ai donc été obligé de travailler pendant six mois sur place dans le bâtiment et la menuiserie. J’étais payé au mieux 40 lira turques par jour [soit environ 6€]. Je faisais des journées de 12h, 14h, 16h d’affilée sans m’arrêter. J’ai fini par passer au sud, côté européen.

Cela fait maintenant plus de neuf mois que j’habite à Chypre. J’ai déposé ma demande d’asile ici mais je n’ai toujours pas été convoqué à mon entretien. Je viens seulement de recevoir le document qui confirme que l’on est demandeur d’asile. Un mois après l’avoir reçu, en théorie on a le droit de travailler. C’est la nouvelle loi. Avant, il fallait attendre 6 mois. Il y a donc une amélioration, mais les employeurs ne veulent pas nous embaucher, soit parce qu'ils sont racistes, soit parce que les papiers sont trop compliqués pour eux.

Il y a un vrai problème de prostitution pour avoir un emploi 

Pour l’instant, j’enchaîne les petits jobs non déclarés pour survivre et payer mon loyer. Je vis avec un ami, on partage une chambre à deux dans une maison. Cela nous coûte 350€ par mois. J’arrive à peine à réunir ma part chaque mois. Je n’ai reçu le chèque d’aide au loyer qu’une fois en neuf mois. Normalement je devrais avoir 100€ par mois pour m’aider avec le loyer. Je me débrouille sans. De toute façon, mon bailleur préfère être payé en liquide car il sait bien que l’argent du gouvernement n’arrive jamais.

Quand par miracle vous arrivez à trouver un travail déclaré ici à Chypre, les conditions de travail sont la plupart du temps très difficiles. Il y notamment un gros problème de prostitution. Des employeurs peu scrupuleux acceptent de vous embaucher, par contre à la fin de la journée, ils vous forcent à aller dans leur bureau pour avoir des relations sexuelles.

Près d’ici, il y a une place où les demandeurs d’asile de toutes les nationalités qui cherchent du travail se retrouvent chaque jour. Les employeurs savent que des gars cherchent du travail dans ce coin, donc ils passent et ils en recrutent quelques uns pour la journée, parfois plus. Il y a aussi ceux qui s’arrêtent devant nous en voiture et disent qu’ils recrutent, ensuite ils vous font monter dans la voiture avec eux. Si vous voulez le job, il faut avoir des relations sexuelles. En gros il faut se prostituer pour trouver un travail. C’est très régulier, on entend des histoires tous les jours ou presque.

Avant, au Cameroun, j’étais grutier. J’ai participé à la construction du 2e pont sur le Wouri à Douala. Et j’étais le délégué du personnel. Malgré ce bon poste, on n’arrivait pas à bien vivre. En Afrique, vous pouvez passer votre vie à travailler pour ne rien construire, tandis qu’en Europe, vous pouvez espérer avoir un avenir et vous en sortir. C’est en tout cas ce que l’on croit.

En Afrique, on ne te croit pas si tu ne réussis pas en Europe.

Je suis parti car je voulais mieux pour ma famille. Tout ce que je voulais en Europe c’est pouvoir travailler et avoir une vie normale. Au début je rêvais d’aller en France, dans un pays qui respecte les droits de l’Homme. Chypre c’est une île, c’est très dur d’en partir, je me sens piégé dans un pays que je n’ai pas choisi et que je ne connaissais pas. Pendant un moment j’ai même pensé à rejoindre la Grèce à la nage, mais c’est trop dangereux.

En Afrique, on ne te croit pas si tu ne réussis pas en Europe. Tout le monde est convaincu que la porte de la réussite, c’est l’Europe. Même ceux qui reviennent disent ça. Par fierté, jamais ils n’admettront qu’ils ont échoué en Europe, qu’ils n’ont pas trouvé de travail, qu’ils vivaient à la rue. De toute façon, personne ne les croirait. Moi je ne mens pas à ma famille. Mais ils ont du mal à comprendre que ce soit si difficile et que n’ai pas encore pu envoyer de l’argent.

Je pense que les migrants africains peuvent avoir un avenir ici à Chypre, même si ce n’était pas leur choix, à condition de nous laisser travailler. Nous les Africains, on ne demande pas beaucoup, même un salaire minimum ça nous va car nous sommes très économes, on sait vivre avec peu. On a juste besoin d’un peu de respect. On participe à l’économie du pays comme tout le monde.

Dans mon dossier de demande d’asile, je ne dis pas la vraie raison de mon départ. Pour mettre toutes les chances de mon côté, je fais croire que je suis persécuté par le conflit entre les francophones et les anglophones. Je n’ai pas le choix. Les Camerounais qui arrivent à obtenir la protection ici ce sont surtout les homosexuels persécutés et les femmes, enceintes ou victimes de trafic et de violences sexuelles. Nous les garçons, nous souffrons énormément.

Chypre, c’est toujours mieux que l’Afrique ou que le Nord de l’île. Mais on ne peut pas avancer, on nous met dans une boîte. J’entends tout le temps des histoires de mes frères qui sont en Libye ou sous les ponts en France, donc on n’est pas à plaindre. Moi, je suis en bonne santé ! Je suis prêt à m’installer ici, j’adorerais que ma famille puisse un jour me retrouver. Le système d’éducation est vraiment meilleur ici pour les enfants, l’hôpital c’est presque gratuit ! Mais il faudrait déjà que je puisse avancer et être considéré comme un homme pouvant travailler, pas juste un demandeur d’asile."