Alpha est aujourd'hui en sécurité en Italie. Crédit :
Alpha est aujourd'hui en sécurité en Italie. Crédit :

InfoMigrants a repris contact avec Alpha, un Guinéen de 25 ans, blessé par balles aux pieds en tentant de s’échapper d’une prison libyenne. Après avoir payé une rançon, le jeune homme blessé a finalement été relâché par ses geôliers. Il a pris la mer et a été secouru par l’Open Arms au mois d’août. Le jeune homme est aujourd’hui en Sicile. Ses pieds vont mieux mais son état mental se dégrade. Il raconte.

En juin dernier, InfoMigrants a reçu le témoignage d’un Guinéen de 25 ans bloqué en Libye. Alors qu’il tentait de s’échapper de prison, les gardes lui ont tiré dessus, visant ses pieds. Blessé, Alpha*, a pu compter sur le soutien de ses amis qui ont réussi à payer une rançon pour le faire sortir de son centre de détention. Le jeune homme, qui s’était réfugié chez ses amis à Tripoli, a pu ensuite traverser la mer et rejoindre l’Europe.

"Je me suis réfugié chez des amis, à Tripoli. Ils se sont cotisés pour me payer un taxi en direction d’Al Ajaylat, une ville entre Zouara et Sabratha. Je ne pouvais pas marcher même avec les béquilles… Alors ils m’ont porté pour me mettre dans le taxi.

Depuis Al Ajaylat, je me suis dit que je prendrais la mer. Une fois là-bas, j’ai pu rester dans un appartement où vivaient d’autres amis.

"Le passeur a eu pitié de moi"

À Al Ajaylat, mes amis m’ont acheté des bandages et des médicaments. Ils m’ont soigné. Je ne pouvais pas aller à l’hôpital car j’avais trop peur qu’on me renvoie en prison.

Les amis dAlpha en Libye lui ont achet des mdicaments et des bandages Crdit  DRAu bout de quelques jours, j’ai réussi à utiliser les béquilles et à me déplacer tout seul. J’ai repris contact avec un passeur que je connaissais [Alpha avait déjà tenté deux fois de traverser la mer depuis la même région avec le même passeur, ndlr] mais je n’avais pas d’argent pour payer le voyage.

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Quand le passeur a vu ma situation, il a eu pitié de moi et m’a dit qu’il me ferait monter à bord d’une embarcation gratuitement.

"Le canot a commencé à prendre l’eau"

Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, j’ai pris la mer avec une soixantaine d'autres personnes dont 17 femmes. Les passeurs m’ont obligé à laisser les béquilles sur la plage et m’ont aidé à monter dans le canot. Ils m’ont placé à l’avant de l’embarcation afin que les autres passagers ne marchent pas sur mes pieds blessés.

Après une journée et une nuit en mer, le canot a commencé à prendre l’eau. Nous enlevions l’eau avec nos mains mais cela ne suffisait pas, les vagues étaient trop fortes. Nous avions très peur, certains criaient, d’autres disaient qu’on aillait tous mourir. On n’avait plus d’espoir.

Au bout d’un certain temps, on a vu un gros navire au loin. Des passagers pensaient que c’était les Libyens, d’autres que c’était un navire humanitaire. Ils sont venus vers nous et on a vu que c’était l’Open Arms qui venait nous secourir.

On était soulagés, c’était la fin du calvaire.

J’ai été soigné dans le bateau mais je ne pouvais pas marcher, je n’avais plus mes béquilles. Les gens me portaient dès que je voulais faire quelque chose : voir le médecin, aller aux toilettes…

Après quelques jours de soins, j’ai réussi à marcher en boitant. C’était tout de même mieux qu’avant.

"À bord de l’Open Arms, tout le monde était énervé"

Au bout de quelques jours sur l’Open Arms, la situation s’est tendue. Nous ne le savions pas encore, mais nous allions rester 19 jours à bord du navire humanitaire, qui avait procédé à deux autres sauvetages.

Nous n’avions pas assez de nourriture. L’équipage nous donnait à manger des petites portions.

Certains jours, de grosses vagues envahissaient le pont du bateau. Nous étions tous trempés et avions le mal de mer. C’était difficile car certains avaient des vertiges et des nausées et la situation rendait les gens nerveux. Les passagers étaient malades et stressés.

Un jour, l’Open Arms s’est approché de Lampedusa, on voyait la côte depuis le navire. Las, des gens ont sauté à l’eau pour tenter de rejoindre l’île italienne à la nageLa première fois, les membres d’équipage sont allés les secourir. Les migrants disaient qu’ils ne voulaient pas être secourus, qu’ils voulaient regagner Lampedusa seuls.

Il y a eu des disputes à bord. Tout le monde était énervé.

Puis, après 19 jours d’incertitude, les humanitaires nous ont annoncé qu’on pouvait débarquer à Lampedusa. C’était la fête, il y a eu des cris de joies, des embrassades, des câlins…

"Je ne sais toujours pas ce que je vais devenir"

Arrivé au port, je ne pouvais pas toujours pas descendre tout seul, alors l’équipage m’a porté. Après un examen médical et avoir procédé à notre identification, les Italiens nous on fait monter dans des voitures.

Nous avons été déposé dans le centre d’accueil de l’île mais il était surpeuplé alors on a dormi par terre dans la salle d’accueil.

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Après quelques jours, j’ai été redirigé vers un centre de la ville de Raguse, dans le sud de la Sicile, avec une cinquantaine de personnes.

Depuis mon arrivée ici le 24 août, rien n’a avancé. Je ne sais toujours pas ce que je vais devenir. Des personnes m’ont demandé ou je souhaitais me rendre, j’ai répondu la France, mais il ne s’est rien passé.

À chaque fois que je demande au personnel du centre, ils me répondent qu’il faut être patient.

"La nuit, je me réveille en sursaut en pensant que je suis encore en Libye"

La bonne nouvelle c’est que mes pieds vont mieux. À l’hôpital en Sicile, les docteurs m’ont dit qu’il n’y avait rien de grave même si je boite toujours. Quand je marche trop longtemps, mes pieds enflent alors je ne peux pas sortir.

Malgr sa blessure aux pieds Alpha peut aujourdhui marcher Crdit  DRMa santé physique va mieux mais mon état mental empire. Quand j’entends des bruits la nuit, j’ai peur, je me réveille en sursaut en pensant que je suis encore en Libye. Je fais beaucoup de cauchemars.

Lorsque des bruits de pétards résonnent, j’ai l’impression d’entendre des tirs.

Le personnel m’a dit qu’un psychologue allait venir mais je n’ai vu personne depuis mon arrivée."

*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé