De jeunes migrants marchent sous la pluie sur l'un des parkings du bois du Puythouck à Grande-Synthe, dans le nord de la France, le 9 octobre 2019. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
De jeunes migrants marchent sous la pluie sur l'un des parkings du bois du Puythouck à Grande-Synthe, dans le nord de la France, le 9 octobre 2019. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

Aro a fui le nord de l’Irak en 2015 à cause de la présence de Daesh à côté de son village. Après avoir vécu plusieurs années en Suède, il est expulsé et cherche, depuis, un pays d’accueil pour reconstruire sa vie. Il dort, pour l’instant, dans les bois à Grande-Synthe dans des conditions sanitaires déplorables, avec l’espoir de réussir à passer au Royaume-Uni pour y retrouver des amis et travailler dans l’informatique.

Je m’appelle Aro*, j’ai 29 ans et je suis un Kurde irakien originaire de Al-Sulaymaniya dans le nord-est de l’Irak. J’ai quitté mon pays en 2015, je suis passé par la Turquie, la Bulgarie ou encore la Serbie. J’ai d’abord posé mes valises en Suède où j’ai vécu trois ans.

J’ai été pris en stage dans une pizzeria, j’ai été formé et ensuite ils m’ont gardé comme cuisinier. Je travaillais au noir, puisque j’étais demandeur d’asile et que je n’avais pas le droit de travailler. Je travaillais 12h par jour, six jours sur sept pour un salaire de 600€ par mois. Bien sûr, ce n’est pas bien payé mais c’était mieux que de rester à ne rien faire.

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Après de longs mois d’attente, j’ai appris que ma demande d’asile était rejetée. Le Suède estime qu’ils pouvaient me renvoyer en Irak car c’est un pays sûr. J’ai eu envie de leur offrir un billet d’avion pour qu’ils viennent passer juste une semaine chez moi…

"On a passé la nuit dehors, sous la Tour Eiffel (...) j’étais épuisé et j’avais froid"

Bref, j’ai été obligé de quitter la Suède. J’avais l’idée d’aller en Italie, d’y trouver un travail et des papiers… Je m’y suis rendu en bus, ça a pris beaucoup de temps car j’ai été arrêté en Allemagne pour défaut de papiers. J’ai passé quelques semaines là-bas avant de pouvoir reprendre la route. Un mois après mon arrivée, l’Italie a voulu me renvoyer en Suède à cause des accords de Dublin.

J’ai donc décidé de venir en France, je suis arrivé le 16 septembre 2019. J’ai passé la frontière à Vintimille avec l’aide d’un passeur. Cela m’a coûté 100€. Puis j’ai pris le train pour Paris où j’ai retrouvé des amis. On a passé la nuit dehors, sous la Tour Eiffel. On était 16 personnes tous des Kurdes. Le matin j’étais épuisé et j’avais froid.

J’ai décidé de ne pas rester en France. Je ne parle pas la langue et je vois comment les autres Kurdes peinent à s’en sortir ici. Comme je suis dubliné, je n’ai pas envie de rester sans logement et sans rien en France pendant 18 mois en attendant que ce statut expire. Je veux tenter ma chance et aller en Angleterre, j’y connais des gens et j’aimerais y travailler.

À Grande-Synthe, je dors dans une tente avec quatre personnes. J’ai mon cousin que j’ai retrouvé ici. Il a 16 ans.

Depuis lvacuation le 17 septembre du gymnase de Grande-Synthe des centaines de migrants dorment dans les bois Les campements sont dmantels tous les jours par la police Crdit  Dana Alboz  InfoMigrantsIl y a trois jours, on a essayé de passer La Manche. J’ai demandé à ma famille de payer un passeur en Irak. Ça coûte 3 000 euros. Vers minuit, on a pris un petit bateau. On était 12 personnes à bord dont une femme. Il y avait des mineurs avec nous aussi. La femme était paniquée et elle n’a pas arrêté de pleurer. Au final, on n’a jamais réussi à avancer car le moteur de notre embarcation avait des problèmes.

On a donc passé la nuit dans un endroit abandonné à côté de la plage au milieu de nulle part parce que le passeur nous a laissés seuls avec ce bateau en panne et on n’avait pas de moyen de transport. J’avais très froid et j’étais épuisé.

"À Grande-Synthe, les passeurs embauchent des mineurs pour faire leur pub auprès des autres migrants"

A Grande-Synthe, ce sont les mineurs qui sont les premiers menacés par les risques. Par exemple, tu peux trouver de la drogue partout dans les campements. Moi je n’y touche pas car je sais me contrôler, mais les mineurs n’ont pas cette conscience.

En plus, les passeurs aussi essayent d’exploiter les jeunes notamment en les embauchant comme médiateurs. En gros, ils travaillent avec les passeurs pour convaincre les migrants du camp de prendre la mer avec tel ou tel passeur. Ils font leur pub !

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Ce job leur permet ensuite de pouvoir eux-mêmes partir au bout de plusieurs mois sans avoir à payer le passeur. Mais c’est très risqué parce que souvent la police arrête ces médiateurs et tout retombe sur eux… Le vrai passeur reste en sécurité et continue son travail..

Pour résumer ma vie ici, je dirais que je suis juste fatigué mais j’ai encore de l’espoir. Moi je ne suis pas un criminel, je n’ai pas peur des policiers. J’ai le droit de vivre et faire ma vie tranquillement.

En Irak, j’ai travaillé dans une entreprise de communication et informatique. J’avais un Cyber café dans ma ville et ma situation financière était correcte mais je n’étais pas en sécurité. Il y avait Daesh à quelques kilomètres de nous. C’est horrible de vivre dans la peur 24h sur 24. On ne pouvait pas penser à l’avenir là-bas.

Mais si j’avais su que je serai dans cette situation horrible en Europe, je n’aurais pas quitté mon pays. Je serais resté, malgré la présence menaçante des extrémistes. Cette vie instable est trop épuisante et bien trop difficile.

*Prénom modifié par souci d’anonymat