Le centre de rétention administrative de Rennes. Crédit : Capture d'écran du compte Twitter de la Cimade
Le centre de rétention administrative de Rennes. Crédit : Capture d'écran du compte Twitter de la Cimade

InfoMigrants a recueilli le témoignage de Omar, un Soudanais actuellement retenu dans le CRA de Rennes et sur le point d’être expulsé, selon l'association la Cimade. Le jeune homme de 25 ans revient sur son parcours migratoire chaotique, émaillé de violences et de trahisons.

Omar*, un migrant soudanais débouté de sa demande d’asile et actuellement retenu dans le centre de rétention administrative (CRA) de Rennes, est sur le point d’être expulsé du territoire français, selon l'association la Cimade. Déboussolé lors de son arrivée en France en 2015, après des années d’errance, le jeune homme avoue avoir eu recours à un faux récit lors de sa demande d’asile auprès de l’Ofpra, dans l’espoir de mettre toutes les chances de son côté. Il raconte à InfoMigrants son parcours chaotique, du Darfour jusqu’à l’enceinte du CRA.

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“Je m’appelle Omar, j’ai 25 ans, je suis Soudanais. Je suis actuellement à l'hôpital de Rennes. Hier [jeudi 14 novembre, NDLR], j’ai été tabassé par trois autres migrants retenus au CRA parce que je ne voulais pas leur donner des cigarettes. Ils m’ont frappé à l’oeil, je n’arrive plus à l’ouvrir. J’ai mal au dos aussi. Hier, j’aurais dû être expulsé vers Khartoum, une ville que je ne connais pas. Il y avait une place dans un avion pour moi mais mon expulsion a été annulée au dernier moment**. Ils ne sont pas venus me chercher. Je suis soulagé, mais je sais que je serai expulsé plus tard. Je ne sais pas quand : dans quelques heures ou dans quelques jours.

Darfour, Soudan

Je viens du Darfour. J’ai grandi dans un petit village qui s’appelle Abu Srou avec mes parents, mes frères et ma sœur. Quand j’avais 13 ans, les Janjawid [miliciens issus de plusieurs tribus arabes au Soudan, NDLR] sont venus pour "fermer le village". Ils disaient qu’on faisait partie de l’opposition au gouvernement soudanais. Ils ont brûlé nos maisons. Mes deux frères et ma sœur ont été tués. Beaucoup de gens sont morts. Quant à mes parents, je ne sais pas ce qui leur est arrivé, je ne les ai jamais revus.

Moi, je suis parti en courant avec d’autres personnes. On est allés loin, jusqu’à un village dont je ne connais pas le nom. J’étais avec mon oncle. Il m’a dit : ‘Reste là, je vais retourner au village pour voir ce qu’il s’est passé pour les autres’. Mon oncle n’est jamais revenu.

Tchad

On m’a dit : ‘Il ne faut pas rester ici’, donc je suis parti jusqu’à un autre village, puis encore un autre et je suis finalement arrivé au Tchad, dans le village de Tina [à la frontière avec le Soudan, NDLR]. J’y suis resté un mois. À Tina, il y a un grand marché, où les gens vendent toutes sortes de choses : des motos, des vaches, etc. Je vivais sur ce marché, je passais mes nuits dans des camions. J’ai rencontré un homme qui m’a proposé de travailler avec lui dans son camion. Il faisait du commerce de bétail entre le Tchad et la Libye. Je suis parti avec lui en Libye.

Kofra, Libye

On est arrivés à Om Al Araneb, à la frontière, côté libyen. On a travaillé et, une semaine plus tard, je me suis rendu compte que l’homme qui m’embauchait n’avait pas l’intention de me payer. J’ai décidé de partir. Dans le village, j’ai rencontré un vieil homme, un éleveur de poules, qui m'a proposé du travail dans sa ferme, située dans la région de Kofra. J’ai accepté. Je devais m’occuper des poulets, des œufs, du nettoyage, c’était beaucoup de travail. Le fermier vivait avec sa femme et ses enfants, dont deux fils d’une vingtaine d’années. Ils avaient tous la peau claire et ils me parlaient souvent du fait que, moi, j’étais noir. Ils disaient que mon corps n’était pas pareil que les leur.

Au bout de deux semaines, j’ai réclamé mon salaire au fermier mais il m’a répondu : ‘Elle est où ta famille? Tu n’en as pas? Bon, ben, tu restes avec moi’. Après ça, il est devenu violent. Il m’a dit que j’étais son esclave, m’a battu et m’a enfermé dans une cage avec les poules. Je lui ai demandé pourquoi il faisait ça, il m’a dit : ‘Tu restes là’. 

Dans la cage, je dormais au sol, tout habillé. Je passais de très mauvaises nuits et je ne mangeais pas bien. Les fils du fermier venaient régulièrement me voir, accompagnés de voisins. Ils étaient six garçons en tout. Dans la cage, ils me violaient, presque tous les jours. Ils m’attachaient les mains et les pieds à des bâtons de bois pour que je ne puisse pas bouger. Ils restaient une ou deux heures à chaque fois.

Un matin, un an après mon arrivée dans cette ferme, j’ai pu m’enfuir. Je suis parti en courant et j’ai couru à toute allure pendant 30-40 minutes. À Al-Kofra, je suis tombé sur un Soudanais. Il m’a dit : ‘Les gens ici, ils sont fous. Je ne veux pas rester.’ J’ai dit : ‘S’il vous plaît, je veux aller avec vous’.

Benghazi, Libye

On est allés à Benghazi. Pendant un an, je suis resté avec environ 45 autres migrants soudanais dans une grande maison. J’ai trouvé plusieurs petits boulots : je faisais le ménage chez des gens, du jardinage, de la maçonnerie, j’étais aussi mécanicien.

Un jour, des Libyens m’ont arrêté dans la rue. Ils m’ont demandé de l’argent et mon téléphone. J’ai refusé, alors ils ont commencé à être violents. Ils m’ont frappé puis ils m’ont amené, moi et environ 20 autres personnes, dans un bâtiment où ils nous ont enfermés. Ils nous frappaient, encore et encore. Ils ont voulu appeler ma famille pour leur demander de l’argent, je leur ai dit que je ne connaissais personne avec de l'argent. Ceux qui en avaient, ils les ont laissés partir. Moi, je leur ai donné tout ce que j’avais, seulement 56 dinars [environ 30 euros]. Je suis resté 9 jours dans ce bâtiment, à la fin j’étais tout seul, je voulais mourir. J’avais 17 ans. Puis ils ont ouvert la porte, ils m’ont laissé partir.

En tout, je suis resté quatre ans en Libye. Je voulais aller en Europe. Je me disais que là-bas, il n’y avait pas la guerre. Je suis parti sur un bateau sur la mer Méditerranée pour rejoindre l’Italie, je suis arrivé en Sicile. J’ai voyagé en train jusqu’à Milan, puis Vintimille, puis j’ai pris encore un autre train. Je suis arrivé en France le 10 mai 2015.

France

J’ai vécu dans la rue à Paris, entre la gare de Lyon et la gare d’Austerlitz, près de la Seine. Je voulais obtenir l’asile et j’ai demandé un rendez-vous avec l’Ofpra. Des gens qui étaient avec moi dans la rue, des Soudanais, comme moi, m’ont dit qu’il fallait que je raconte une fausse histoire pour obtenir l’asile. Ils m’ont dit quoi raconter et je leur ai fait confiance car on vivait ensemble, on dormait ensemble. Je leur ai donné 25 euros. Ils n’ont pas fait ça qu’avec moi, ils ont écrit des histoires pour plusieurs personnes. Quand j’ai eu rendez-vous avec l’Ofpra, j’ai donc raconté cette histoire : ‘Au Soudan, je travaillais pour un homme, j’amenais de l’eau pour ses chevaux tous les matins et tous les soirs. Un jour, cet homme est mort dans un accident et depuis, la police est à ma recherche. Elle me croit coupable. J’ai dû fuir.’

À l’Ofpra, ils m’ont dit qu’ils ne comprenaient pas bien mon histoire. Ils m’ont dit : ‘Peut-être que tu ne viens pas vraiment du Darfour’. Ils m’ont demandé ‘Mais pourquoi la police vous cherchait-elle, vous, en particulier?’. Je ne comprenais rien à ce qu’il se passait. Ma demande a été rejetée. Je n’ai jamais revu les hommes qui m’ont donné ce faux récit. Je suis tellement en colère contre eux.

J’ai décidé d’écrire mon histoire, la vraie. J’ai demandé à des personnes de m’aider car je ne sais pas vraiment écrire. J’ai déposé un recours auprès de la CNDA (Cour nationale du droit d'asile). J’ai eu un rendez-vous mais on ne m’a pas laissé parler, on m’a coupé la parole. Ma demande a été rejetée, encore. Je suis parti en Allemagne  déposer une demande d’asile là-bas mais je suis dublinéen France, alors je suis revenu. Je suis allé à Bordeaux puis à Nantes, où j’ai vécu dans un squat, à Jeanne-Bernard de Saint-Herblain, pendant un an. J’ai continué à essayer de demander l’asile. Il y a quelques semaines, des policiers sont venus [Le 8 octobre, une opération de police visant à recenser et à mettre à l'abri les migrants a eu lieu dans ce squat de Nantes, NDLR] et j’ai été envoyé dans le CRA de Rennes. Mais moi, je n’ai rien fait de mal. Je n’ai jamais fait de mal à personne. Jamais.”

*Le prénom a été changé.

**Selon la Cimade, Omar a été expulsé vers Khartoum jeudi 28 novembre. Sa première expulsion, prévue le 14 novembre, avait été annulée en raison d’un manque de policiers escorteurs, toujours d'après l'association. Contactée par InfoMigrants, la préfecture de Loire Atlantique a confirmé l'expulsion d'Omar.