Des logements occupés par des migrants près de Bordeaux. Crédit : InfoMigrants
Des logements occupés par des migrants près de Bordeaux. Crédit : InfoMigrants

Koumba, originaire de Guinée, est venue en France fin 2017 avec ses deux filles alors âgées de 2 ans et 4 ans dans le but, dit-elle, de leur éviter l'expérience traumatisante de l'excision et de leur offrir une bonne scolarité. Deux ans et demi plus tard, elle perd espoir quant à son avenir en France.

"Je m'appelle Koumba*, j'ai 33 ans et je suis fatiguée. Je suis dans un tunnel dont je ne vois pas le bout.

Je suis maman de deux petites filles, âgées de 6 et 4 ans. Dans notre pays d'origine, en Guinée, on excise les petites filles. J'ai moi-même été excisée à l'âge de 9 ans et j'en garde un souvenir terrible. Outre l'absence totale de plaisir sexuel, je ressens les conséquences de cette ablation partielle [du clitoris, NDLR] au quotidien : j'ai des traumatismes. Mon mari et moi ne voulions pas que nos filles aient à subir ça mais, en Guinée, c'est comme ça, on ne questionne pas cette tradition. [Selon l'Unicef, la Guinée est le pays d'Afrique de l'Ouest où les mutilations génitales féminines sont les plus courantes, bien qu'elles soient interdites par la loi depuis l’an 2000, NDLR.]

J'ai parlé à ma famille de mon opposition à cette pratique. Ils m'ont répondu qu'une femme ne pouvait pas rester dans notre communauté sans être excisée. Ils ont dit que ce n'était pas normal que je dise des choses comme ça. Aujourd'hui, je n'ai plus vraiment de contact avec eux.

"Je ne sais plus à quoi m'attendre"

Fin 2017, je suis montée dans un avion pour la France grâce à un faux passeport. J'en avais acheté trois à un passeur : un pour moi et deux pour mes filles, cela représentait environ 10 000 euros. Nous n'avions pas assez d'argent pour payer un quatrième passeport pour mon mari.

Je suis arrivée à Lille et j'ai tout de suite déposé des demandes d'asile pour nous trois. J'ai tout raconté, les faux passeports, mes motivations, etc. Nous avons été logées par l'Ofii (l'Office français de l'immigration et de l'intégration) dans un foyer pour immigrés à Bordeaux. Nous vivons dans deux pièces de 5 mètres carrés et nous partageons une cuisine avec cinq autres familles, composées au total de 14 personnes. Mes filles ont obtenu la protection de l'Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) en tant que réfugiées en juin 2018. Ce même-mois, j'ai été déboutée de ma demande d'asile.

>> À (re)lire : Déconfinement : relance progressive des procédures administratives à l'Ofpra, la CNDA et en préfectures

Depuis, les choses vont de pire en pire. J'ai aussitôt déposé un recours puis une demande de régularisation au titre de parent de réfugiées [Selon la loi, les parents d'un réfugié peuvent bénéficier de plein droit d’une carte de résident valable 10 ans si le réfugié est mineur et non marié, NDLR]. J'ai été déboutée de mon recours en avril 2019. Quant à ma régularisation, j'attends toujours, cela va bientôt faire deux ans…

Cette situation est une souffrance : chaque fois que j'ai un rendez-vous avec la préfecture de Gironde, il y a un nouveau rebondissement. Je leur ai pourtant fourni mon acte de naissance, une copie de mon passeport que j'ai perdu et une attestation de non-délivrance de passeport que m'a procurée l'ambassade de Guinée. Ils me disent que mes documents ne sont pas bons, et je n'ai pas mon passeport [selon la loi, une préfecture ne peut pas refuser de délivrer un titre de séjour en raison de l'absence de passeport du requérant, assure une avocate spécialisée en droits des étrangers contactée par InfoMigrants. Dans les faits, il est très fréquent que les préfectures fassent traîner ce genre de dossier, NDLR]. Je ne sais plus à quoi m'attendre. Autour de moi, j'entends dire que ma demande ne devrait pas prendre tant de temps.

Ni ressources ni couverture santé

Depuis mai 2019 [date de la fin d'instruction de sa demande d'asile, NDLR], je ne touche plus l'allocation de demandeur d'asile et je n'ai plus aucune ressources. Pour vivre, je m'appuie sur les chèques de 90 euros donnés cinq fois par an par le département, et aussi sur la Croix-Rouge qui offre parfois des bons de 40 ou 50 euros, selon leurs moyens. Je me procure aussi des denrées auprès des Restos du coeur et d'autres associations.

Une semaine avant le début du confinement, j'avais commencé à travailler comme assistante comptable via un cabinet d'intérim mais, avec le confinement, tout a été annulé. C'est mon attestation de demande de titre de séjour qui me permet de travailler. En revanche, ce document ne me donne pas droit à la CAF (Caisse d'allocations familiales), qui me réclame des papiers d'identité.

>> À (re)lire : Sans-papiers, demandeurs d’asile : à quelles aides médicales avez-vous droit en France ?

Et depuis quelques mois, ma CMU (Couverture maladie universelle, désormais remplacée par la Complémentaire santé solidaire) a expiré. J'ai fait une demande pour l'AME (Aide médicale d'État) en janvier mais je n'ai aucune réponse. Je n'ai donc aucune couverture santé pour mes filles et moi. En période de pandémie, cela m'inquiète. Pour cette raison, je ne veux pas qu'elles reprennent l'école.

Mon attestation de demande de titre de séjour expirera en juin. Que se passera-t-il pour moi après ? Je ne sais pas. Je rêve d'avoir un peu d'argent pour pouvoir monter une entreprise, soit dans la décoration soit dans le recyclage de vêtements. J'aimerais aussi que mon mari puisse un jour nous rejoindre."

*Le prénom a été modifié.