Les conteneurs du camp de migrants de Bira en Bosnie. Crédit : Arshid pour InfoMigrants
Les conteneurs du camp de migrants de Bira en Bosnie. Crédit : Arshid pour InfoMigrants

Arshid*, 28 ans, était contraint de cacher son homosexualité en Iran. Il continue de le faire dans le camp de Bira, en Bosnie, où il est coincé depuis 9 mois. Si le passage vers l’Europe est rendu plus difficile avec la pandémie de coronavirus, il ne perd pas l'espoir de rejoindre un pays où la "vie sera plus belle" pour lui.

“Ça fait deux mois et demi qu’on ne peut plus quitter le camp de Bira. On doit se contenter de la nourriture qu’on nous apporte ici : du riz pas cuit, des patates et des carottes noyées dans de l’eau trop épicée et trop salée. J’en ai mal au ventre. Je ne peux plus faire de courses, ni sortir acheter des médicaments, ça commence à me peser.

La sortie est autorisée, mais c’est un aller simple. On nous fait signer un papier. Ceux qui ont voulu tenter le 'game' [passage illégal vers la Croatie] ces derniers temps se sont fait prendre dès la sortie. Ils ont été directement transférés dans un nouveau camp, construit il y a un peu plus d’un mois à Lipa. Lipa se trouve à 25 kilomètres au sud de Bihac.

L’ouverture du camp de Lipa a "créé la panique"

À Lipa, les conditions sont toutes autres. Personne ne sort de ce camp là en théorie. Et si on se fait attraper dehors, la police vous y renvoie. On m’a dit que c’était comme une jungle là-bas, sans eau courante, que les gens dorment en dortoirs dans la promiscuité sous une immense tente. Ils n’ont pas d’espace à eux, ils ne sont pas abrités, comme nous ici sous le hangar de Bira. Or il pleut beaucoup ici.A Bira, les conteneurs, où dorment 6 à 10 personnes, sont abrités sous un hangar. Crédits : Arshid pour InfoMigrants.

L’ouverture de ce nouveau camp a créé la panique et il y a eu de très nombreuses tentatives de 'game' d’un coup, mais beaucoup d’amis se sont fait attraper et ont été envoyés à Lipa.

Alors en ce moment dans le camp de Bira, il y a moins de monde que d’habitude. Je dirais qu’on est 700 ou 800 personnes. On dort à six dans notre conteneur, au lieu de dix habituellement.

"Ici aussi je dois faire semblant d’être comme les autres"

La dernière fois que j’ai tenté le 'game' c’était en décembre. J’étais presque arrivé à la frontière slovène mais en Croatie, la police m’a arrêté. Les policiers ont cassé mon téléphone et m’ont expulsé. Je suis revenu ici.

Ces derniers temps, la police bosnienne est tendue. Elle s’en prend à nous comme le font les Croates. Il y a quelques semaines ils ont fouillé le camp. Je ne sais pas ce qu’ils cherchaient. Il fallait qu’on sorte tous de nos conteneurs. J’ai mis un peu trop de temps à sortir, alors ils sont venus me chercher. Je me suis fait tabasser, ils ne m’ont même pas laissé le temps de leur expliquer.

Je veux partir. Ça fait neuf mois que je suis en Bosnie et dans les camps c’est très dur pour moi. C’est comme en Iran. Car ici aussi je dois faire semblant d’être comme les autres et ne pas dévoiler qui je suis vraiment. J’ai quitté l’Iran il y a deux ans parce que je suis homosexuel.

"J’ai décidé de me battre pour ce que je veux être"

J’ai longtemps espéré que ma famille l'accepterait, mais ce jour n’est jamais arrivé. J’en avais assez de me cacher. J’ai décidé de me battre pour ce que je veux être.

Là-bas, j’étudiais les sciences physiques à l’université, mais j’ai lâché les études pour gagner de l’argent. J’ai été embauché comme directeur d’une boutique d’ameublement. Quand j’ai mis suffisamment de côté, je suis parti.

Je suis passé par la Turquie, puis par la Grèce où j’ai vécu 11 mois. Ça se passait mal dans les camps à cause de mon homosexualité. Les autres migrants me mettaient mal à l’aise. Je ne supporte plus les regards pesants. Je pensais qu’en quittant l’Iran, ça irait mieux mais j’ai compris qu’ailleurs aussi, la tolérance n’était pas très répandue.

Aujourd’hui je m’entends bien avec ceux qui partagent mon conteneur, mais j’ai été tellement blessé que je n’ose pas parler de mon homosexualité de peur qu’ils ne soient pas en capacité de l’accepter.

L’Italie, la France, l’Allemagne… je n’ai pas d’idée précise en tête. Peu importe où je vais, je cherche juste un lieu où je me sente bien, où la vie sera plus belle pour moi. Car pour l’instant, elle n’a pas changé. Mais je ne perds pas espoir."

*Le prénom a été changé