Les conteneurs du camp de l'ex-hôtel Sedra à Cazin en Bosnie. Crédit : Shâyân pour InfoMigrants
Les conteneurs du camp de l'ex-hôtel Sedra à Cazin en Bosnie. Crédit : Shâyân pour InfoMigrants

InfoMigrants s’est entretenu avec Shâyân*, un migrant iranien qui vit dans un camp près de Bihac avec sa famille. Alors que le reste du pays est déconfiné, son camp est toujours placé en quarantaine, car un médecin qui s'y rend a contracté le coronavirus. Le confinement l’empêche de tenter la traversée vers la Croatie.

“Cela fait trois mois que nous sommes en quarantaine dans le camp de l’hôtel Sedra à Cazin. C’était un ancien hôtel pour touristes et c’est devenu un camp géré par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour les familles et les mineurs isolés.

Je vis dans une chambre au troisième étage du bâtiment principal avec ma femme, mon fils de 17 ans et ma fille de 10 ans. On a de la chance, car d’autres doivent partager leur chambre avec plusieurs familles. Par contre, on n’utilise pas la douche de l’étage qui est très sale, on préfère faire chauffer de l’eau et se laver à la bassine dans la chambre.

L'entrée de l'ex-hôtel Sedra à Cazin en Bosnie. Crédits : Shâyân pour InfoMigrantsCertains camps de Bosnie commencent à lever la quarantaine mais nous, nous sommes encore confinés. Dehors les Bosniens ont le droit de faire la fête, de sortir et nous on n’a même pas le droit de mettre un pied à l’extérieur pour faire des courses. Ça me met en colère, je me sens comme un animal en cage.

C’est injuste, nous n’y sommes pour rien dans la propagation de cette maladie. La semaine dernière, c’est quelqu’un de l’extérieur qui a apporté le coronavirus ici. Nous avons appris qu’un médecin qui vient régulièrement dans le camp était malade. Depuis, plusieurs personnes à qui il avait rendu une visite médicale ont été mis à l’écart dans des conteneurs pour 14 jours.

"J’ai failli me noyer sous les yeux de mes enfants"

Je ne comprends pas pourquoi aucun test n’a été effectué sur ces personnes, il y a même une femme enceinte et un homme avec des problèmes cardiaques, qui a fait quelques aller-retour à l’hôpital parce qu’il avait du mal à respirer. C’est horrible d’être mis à l’écart dans des conteneurs. Il faudrait tous nous tester au Covid-19 ! J’ai personnellement été en contact avec certaines de ces personnes. J’ai peur pour ma santé, surtout vis à vis de mes enfants.

Les enfants s’ennuient ici. Avant la quarantaine, ils avaient deux jours de classe par semaine, mais c’étaient plutôt des activités pour les occuper que de véritables cours. Avant de venir vers Bihac [situé à 20 km de Cazin] pour tenter le 'game' [passage illégal vers l’Union européenne par la frontière croate] l’an dernier, nous vivions dans un camp surnommé le 'camp des Américains' à Sarajevo. Là-bas mon fils allait à l’école. J’accompagnais les enfants tous les jours, ça leur donnait un but. Et dans le camp, j’aidais en cuisine.

Mais il n’y a pas de travail ni d’avenir pour nous en Bosnie, où la situation économique est pire qu’en Iran. Alors on a attendu la fin de l’année scolaire 2018-2019, que mon fils finisse son année au lycée pour tenter le 'game' en été.

Ça a duré 14 jours. On est passé par la forêt et le relief était escarpé par endroits au bord d’une rivière. J’ai fini par glisser et je suis tombé à l’eau. Le courant était très fort et j’ai failli me noyer sous les yeux de mes enfants. Une autre nuit, j’ai dû dire à ma femme : 'Prends Mahine* [ma fille] dans tes bras, couvre-lui les yeux et éloigne toi très lentement'. Nous étions à quelques mètres d’un sanglier, je ne voulais pas que cette scène effrayante la marque. Et après tout ça, la police croate a fini par nous arrêter. Elle a confisqué nos téléphones, elle nous a dépouillés de nos biens précieux : un stylo Parker en or que j’avais gardé avec moi depuis l’Iran et une bague assortie d’une turquoise à laquelle je tenais.

"Ils risquaient d’enlever ma fille"

De retour à Bihac, comme mon portable avait été confisqué, j’ai dû en racheter un nouveau. Il y a un épicier là-bas qui vend aussi des smartphones d’occasion pour 50 à 80 euros. C’est connu. Mais quand j’ai récupéré le téléphone et que je l’ai allumé, je me suis rendu compte que c’était un téléphone volé à un autre migrant. Je pense qu’il avait appartenu à un Irakien. Dedans, il y avait des photos de lui et de ses enfants. Je me suis senti mal et j’ai demandé à me faire rembourser.

Je n’ai pas le choix, dès la levée de la quarantaine, si la météo le permet, je serai obligé de retenter le 'game'. J’ai perdu tellement d’argent : 23 000 euros qui se sont envolés avec les prises de la police croate, le financement du 'game' et la vie quotidienne en Bosnie depuis deux ans.

Si j’ai quitté l’Iran en 2017, c’est d’abord pour mes enfants. Pour ma fille plus précisément. Ma femme est issue d’une tribu arabe de Khorramshahr (frontière avec l’Irak), nous nous sommes rencontrés à Téhéran car sa famille avait fui le sud pendant la guerre avec l’Irak. Nous sommes tombés amoureux et nous nous sommes mariés en douce, car elle était promise à un cousin comme il est de tradition dans sa communauté. Nous avons eu deux enfants ensemble et le temps passant sa famille semblait avoir accepté. Mais depuis la naissance de ma fille, ils insistent pour la marier à un membre de leur tribu.

Plus ma fille grandi, plus ils sont menaçants et je ne fais pas confiance à l’État iranien pour nous protéger de ce malheur. Ils risquaient d’enlever ma fille, c’est pour cette raison que nous sommes partis le plus loin possible. Aujourd’hui, je voudrais juste trouver un lieu où je puisse travailler pour subvenir aux besoins de ma famille. Ça peut même être la Croatie, si je trouve du travail là-bas.  

Nous avions une bonne situation à Téhéran, où j’avais une société qui proposait des services en lien avec le fret maritime. Je suis ingénieur spécialisé dans le transport maritime. Mon entreprise s’occupait de réserver des conteneurs sur les cargos pour l’import-export et les transports de colis pour les particuliers.

Ces conteneurs dans lesquels on nous entasse ici dans les camps, ils me rappellent ceux qu’on utilisait sur les cargos pour des marchandises. Je crois que c’est aussi pour ça que je les ai particulièrement en horreur et que je veux quitter Bihac le plus vite possible."

*Les prénoms ont été modifiés.