Un homme porte un masque devant le camp de Malakasa, en Grèce (photo d'illustration). Crédit : Reuters
Un homme porte un masque devant le camp de Malakasa, en Grèce (photo d'illustration). Crédit : Reuters

Arrivé en Grèce en août 2019, un père de famille irakien attend depuis des mois d'être transféré vers la France dans le cadre du regroupement familial qui lui a été accordé en mars. Gelée en raison du coronavirus, la procédure est aujourd'hui au point mort et les administrations aux abonnés absents. Atteint d'une maladie immunitaire, l'homme survit dans une maison abandonnée à l'écart des camps grecs surpeuplés et insalubres. Sa compagne témoigne.

"Je m'appelle Marie*, je suis française, résidente en France. Mon compagnon, Sébastien*, est Irakien. Il est bloqué en Grèce depuis des mois dans des conditions effroyables alors qu'il souffre d'une insuffisance immunitaire le rendant particulièrement vulnérable. Nous sommes ensemble depuis quatre ans et demi, nous avons une petite fille française de 18 mois.

Nous nous sommes connus en Turquie où notre fille est aussi née. Mon compagnon a reconnu sa fille à la naissance. Nous aurions voulu nous marier mais le consulat irakien demandait d'aller récupérer les différents certificats à Bagdad pour un tarif excessif. Donc, nous avons mis de côté le projet. De ce fait, la demande de visa depuis la Turquie pour un citoyen irakien, même père d'un enfant français, a été implicitement impossible.

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C'est pourquoi mon compagnon a décidé de rejoindre l'espace Schengen par lui-même. En août 2019, il a traversé seul le fleuve Evros (au niveau de Pazarkule) sur un matelas gonflable. Nous nous étions donné rendez-vous à un point de rencontre non loin de la frontière grecque. Dans le projet de rejoindre la ville grecque d'Alexandropoulis dans un premier temps, nous sommes montés dans le bus à Didymoteicho où, 10 minutes après, la police a contrôlé mon compagnon à un barrage et l'a emmené. Je l'ai accompagné, j'étais avec notre petite fille de six mois à l'époque. 

Nous avons été transportés par la police et les militaires jusqu'à un poste d'immigration complètement insalubre et dégradant. Mon compagnon y est resté deux jours avant d'être transféré vers un camp de migrants à Athènes en vue de son enregistrement sur le territoire grec. 

Repéré et battu par des passeurs

Ne voulant pas demander l'asile en Grèce ni rester dans un camp insalubre au vu de son état de santé, Sébastien a d'abord essayé de se rendre en Italie par ses propres moyens avec une petite embarcation depuis Igoumenitsa (nord-ouest de la Grèce, NDLR). Sauf que des passeurs l'ont repéré et l'ont battu. Il a passé plusieurs jours à l'hôpital. Puis il s'est rendu à la police qui lui a juste dit "de rester tranquille" quelque temps jusqu'à ce que ses agresseurs disparaissent.

Finalement, au bout de trois mois, il est revenu vivre dans le camp d'Athènes et a consenti à s'enregistrer auprès du Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) comme demandeur d'asile, parent d'enfant européen en France. À partir de ce moment, il est donc passé sous le règlement Dublin (qui prévoit dans ce genre de situation la possibilité d'un regroupement familial, NDLR). Il a fait une demande d'aide financière (helpline cashcard) qu'il n'a toujours pas reçue. C'est à dire que 10 mois plus tard, il vit toujours avec 0€ d'aide financière de l'État grec.

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Après des mois de démarches, Sébastien a été accepté par la France pour le regroupement familial en mars 2020. Quelques jours plus tard, tous les transferts étaient suspendus à cause de la pandémie de coronavirus. Avec sa santé fragile, mon compagnon ne pouvait prendre aucun risque alors il s'est fabriqué un abri à l'écart du camp pour éviter d'être en contact avec des personnes qui pouvaient l'infecter. Il survit, depuis, grâce aux ONG aussi bien pour les repas que son hygiène, dans une maison abandonnée.

Une situation qui semble ne pas avoir de loi  

Pendant le confinement, j'ai contacté les Pôles Dublin en Grèce et en France pour essayer de déclencher tout de même son transfert. Tous mes emails et coups de téléphones sont restés sans réponse. Au moment du déconfinement, j'ai pris contact avec les administrations françaises, des ONG et même des avocats. Là non plus aucun retour. 

Ni demandeur d'asile pour la Grèce, ni demandeur d'asile pour la France, Sébastien est aujourd'hui bloqué sans aucune raison et sans statut. Dans six semaines, le délai de transfert qui lui a été accordé sera terminé. Est-ce qu'il sera prolongé en raison de la crise sanitaire ? Est-ce qu'il sera annulé ? Est-ce qu'il nous faudra tout recommencer ? Nous n'en avons aucun idée. Nous sommes dans le flou total, personne ne nous répond.

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Notre petite fille a vu son papa la dernière fois pour ses un an, c'est à dire il y a six mois, soit déjà un tiers de sa vie. Mon compagnon et moi avons perdu l'espoir de nous retrouver. Cette situation est incompréhensible, comme si notre dossier était perdu au fond d'une pile parmi d'autres. C'est une situation qui semble ne pas avoir de loi. Je me demande si d'autres familles vivent la même chose et quand est-ce que nous pourrons enfin commencer notre vie à trois."

*Prénoms modifiés