Ibrahima dit avoir été séquestré par un Libyen jusqu'au vendredi 21 août, dans la ville de Zouara, en Libye, en compagnie de 74 autres migrants.  Credit : DR
Ibrahima dit avoir été séquestré par un Libyen jusqu'au vendredi 21 août, dans la ville de Zouara, en Libye, en compagnie de 74 autres migrants. Credit : DR

InfoMigrants s'est entretenu avec un migrant guinéen qui se trouve à Zouara, en Libye. Il dit avoir été séquestré pendant plus de trois semaines chez un Libyen avec 74 autres personnes en attendant, la peur au ventre, de pouvoir traverser la Méditerranée et ainsi fuir ce pays. Jeudi soir, il s'est enfui.

Ibrahima*, jeune homme guinéen de 23 ans et père d'un garçon de 3 ans, est entré en contact avec InfoMigrants. Il dit avoir été séquestré par un Libyen jusqu'au vendredi 21 août, dans la ville de Zouara, en Libye, en compagnie de 74 autres migrants. Depuis le départ de son pays natal, en 2017, il est allé de désillusions en désillusions et a découvert "l'enfer" dans la "jungle" libyenne. Voici son témoignage.

"J'ai réussi à m'enfuir hier soir [jeudi 20 août, NDLR]. Je suis passé par une fenêtre sans prévenir personne, pendant que le Libyen n'était pas là. Ce Libyen est le chef de la maison. Il est toujours armé. Cela faisait 24 jours que j'étais là. On était 75 migrants dans la maison : il y avait des hommes et des femmes de Guinée, du Mali, du Ghana, du Nigeria, d'Égypte, de Somalie, du Bangladesh. La plupart y sont toujours, je suis le seul à m'être enfui hier.

Nous attendions tous de pouvoir traverser la Méditerranée pour aller en Italie. Le Libyen, c'était notre passeur. Mais il nous disait tout le temps 'On ira demain', ou 'après-demain', et rien. Je lui avais donné 5 000 dinars et il ne faisait rien. Il nous interdisait de sortir de la maison, nous insultait et en frappait même certains.

"J'ai fini par comprendre qu'il nous mentait"

Une seule fois, lundi [17 août], il nous a dit de nous préparer et de prendre nos affaires pour le départ. Il nous a comptés et on a attendu jusqu'à deux heures du matin qu'une voiture vienne nous chercher pour nous conduire au bord de l'eau. Finalement, il ne s'est rien passé. Le Libyen s'est disputé avec d'autres hommes ce soir-là et la traversée n'a pas pu avoir lieu. J'ai fini par comprendre qu'il nous mentait et j'ai décidé de partir. Je n'ai même pas osé lui réclamer mon argent.

>> A (re)lire : Libye : le calvaire des migrants torturés et exécutés dans des centres de détention clandestins

Tout ce que je veux, c'est sortir de ce pays mais je ne peux pas retourner en Guinée car j'étais paramilitaire là-bas et j'ai eu beaucoup de problèmes. Certains de mes anciens collègues sont aujourd'hui en prison. J'ai essayé plein de fois de partir de Libye pour aller au Sénégal, en Côte d'Ivoire ou au Mali en passant la Tunisie, mais j'ai été refoulé à la frontière à trois reprises. C'est ça qui me pousse à traverser la Méditerranée, mais je sais que c'est dangereux.

Ça me fait vraiment peur, vous savez. Je sais que lundi une embarcation a fait naufrage au large de Zouara [au moins 45 migrants sont morts dans l'explosion du moteur de leur bateau, NDLR]. Je connaissais certaines des victimes. Zouara est une petite ville. Entre Africains, on se connaît tous. Un adolescent guinéen est mort dans ce naufrage. Il était gentil.

"Je me méfie de tous les Libyens"

J'ai déjà tenté deux fois la traversée. À chaque fois, le bateau sur lequel j'étais a été intercepté par des garde-côtes libyens qui ne sont rien d'autre que des bandits. Ils m'ont envoyé en prison. Je me méfie de tous les Libyens maintenant.

Je me méfie aussi de l'OIM (Organisation internationale pour les migrations). Un homme qui portait un badge de cette organisation m'a vendu à un groupe de rebelles alors que je venais demander l'aide de l'OIM pour être envoyé en Afrique de l'ouest [Contactée par InfoMigrants, Safa Msehli, chargée de communication auprès de l'organisation, réfute catégoriquement ces accusations. Elle explique qu'il arrive "dans certains pays que des trafiquants d'êtres humains se fassent passer pour des travailleurs humanitaires afin d'abuser de ces populations vulnérables", NDLR].

Pendant deux mois, avec les rebelles, j'ai vécu l'enfer sur terre. Ils me frappaient tous les jours et ne me donnaient que du pain à manger. Ils m'ont cassé l'épaule gauche.

Maintenant, je suis dans une maison à Zouara avec des amis africains, je vais essayer de me reposer un peu avant de retenter de sortir du pays. S'il arrive quelque chose, surtout ne m'oubliez pas. Il faut s'attendre à tout."

*Le prénom a été modifié à la demande de l'intéressé