Hadil n'avait que 16 ans quand elle a eu son premier enfant. Illustration : Baptiste Condominas pour InfoMigrants

Hadil n'avait que 16 ans quand elle a eu son premier enfant. Illustration : Baptiste Condominas pour InfoMigrants

Devenir mère en exil

"Je réalise que j’étais une enfant qui allait avoir un enfant" (1/3)

Julia Dumont
par Publié le : 16/12/2019 Dernière modification : 23/12/2019
De nombreuses jeunes femmes empruntent les routes de l’exil. Parmi elles, certaines deviennent mères durant leur trajet. Elles ont raconté à InfoMigrants leur expérience, entre tristesse de l’éloignement de leur famille et espoir d’élever leurs enfants en France. Hadil a fui la Syrie avec son mari. Aujourd’hui réfugiée en France, elle n’a pas 20 ans et est déjà mère de deux petites filles.
Hadil n'avait que 16 ans quand elle a eu son premier enfant. Illustration : Baptiste Condominas
Adolescente et maman
Hadil n'avait que 16 ans quand elle a eu son premier enfant. Illustration : Baptiste Condominas

Les murs de la petite maison de Lisses, où Hadil vit depuis quelques mois avec son mari Adel et ses deux petites filles Berevan, bientôt 4 ans, et Sham, 6 mois, sont encore presque nus. Seuls trônent, au-dessus du canapé, deux portraits du couple pris le jour de leur mariage. La jeune femme y est habillée tout en blanc et porte un maquillage très prononcé qui la fait paraître bien plus âgée qu’elle n’est en réalité.

Hadil a fêté ses 19 ans il y a quelques mois et son deuxième bébé est né peu après. Avec son épaisse chevelure brune aux reflets auburn, son long gilet rouge et sa marinière, elle semble avoir encore un pied dans l’adolescence. Pourtant, la jeune femme est mère de famille depuis plusieurs années.

La petite Berevan est née en juillet 2016 alors que ses parents étaient en France depuis moins d’un an. Tous deux kurdes de Syrie, Hadil et Adel se sont mariés avant d’arriver en France, dans le camp de réfugiés de Domiz, à Dohuk, dans le nord de l’Irak. Leurs deux familles s’y étaient installées après avoir fui la guerre en Syrie. Hadil et Adel ont raconté l’histoire de leur exil et leur arrivée en France dans un livre publié en 2018 et intitulé "Nous voulons juste vivre" (Flammarion).

Quand Hadil tombe enceinte, elle a 16 ans et est scolarisée au collège de Juvisy-sur-Orge (Essonne). Elle et Adel sont hébergés par un couple de Français qui habite dans la même ville. "Je me rends compte aujourd’hui que j’étais une enfant qui allait avoir un enfant", confie Hadil esquissant un sourire malicieux qui ne quitte jamais son visage.

Hadil partage sa vie de jeune mère avec ses proches grâce aux réseaux sociaux.
"J’étais un peu triste qu’on ne soit pas chez nous"
Hadil partage sa vie de jeune mère avec ses proches grâce aux réseaux sociaux.

Si la jeune femme a toujours voulu avoir des enfants, elle n’imaginait pas forcément devenir mère loin de sa famille et de son pays. "Quand j’ai appris que j’étais enceinte de Berevan, j’étais un peu triste qu’on ne soit pas chez nous […] J’étais gênée d’être dans un appartement qui n’était pas le nôtre. Je me disais que ma fille allait grandir au sein d’une famille qui n’est pas la sienne", se souvient la jeune maman.

Grâce aux réseaux sociaux, Hadil est en contact très régulièrement avec sa mère à qui elle envoie de nombreuses photos de ses enfants. Sur les images qu’elle fait défiler sur son téléphone, les visages de ses filles sont entourés d’émoticônes cœur et smileys hilares.

L’éloignement est un déchirement pour la famille, alors Hadil n’a pas osé dire à sa mère que, pour son deuxième accouchement, elle a dû aller seule à l’hôpital. Adel devait garder leur aînée à la maison. "Cela l’aurait vraiment rendue triste, elle en aurait pleuré de savoir que j’avais vécu ça toute seule. Mais tout s’est très bien passé à l’hôpital, une sage-femme est restée tout le temps avec moi", assure-t-elle.

Malgré la tristesse de l’exil, Hadil se dit "soulagée" que ses filles soient nées en France. Si elle affirme élever ses enfants de la même manière que si elle vivait en Syrie, elle sait que le fait de pouvoir aller à l’école fera la différence entre l’éducation qu’elle a reçue et celle qu’elle donnera à ses filles. "Chez nous, il n’y avait pas de sécurité, donc on n’a pas pu étudier. Ici, leur avenir est garanti. Je sais qu’elles pourront étudier et travailler."

Discriminés, certains Kurdes de Syrie, les Maktoums, n’ont pas d'existence légale à l'état civil, ils n'ont pas le droit d’étudier ou d’exercer un emploi dans le secteur public. À cause de cela, ni Hadil, ni Adel n’ont pu faire une scolarité complète. Pourtant la jeune femme avait de grands projets professionnels. "J’aimerais un jour devenir ingénieure, construire toutes sortes de bâtiments. Je sais que très peu de femmes exercent ce métier, et puis je suis une Maktoum, ce n’est qu’un rêve pour moi", raconte-t-elle dans leur livre.

Hadil n’exprime désormais qu’un souhait : que les envies de ses filles deviennent réalité.


Depuis que Berevan va à la crèche, Hadil a fait de nombreuses rencontres.
S’intégrer grâce à la crèche
Depuis que Berevan va à la crèche, Hadil a fait de nombreuses rencontres.

Depuis quelques mois, la petite Berevan va à la crèche et commence à parler quelques mots de français. Hadil a déjà noté les progrès de sa fille mais aussi les siens. Chaque jour, en fin d’après-midi, c’est elle qui vient chercher Berevan à la crèche.

Pour pouvoir y entrer, une fois passé le hall, il faut recouvrir ses chaussures de chausson de protection pour ne pas salir le sol. Pieds nus et une tétine dans la bouche, Berevan saute dans les bras de sa mère dès qu’elle la voit. Sa fille posée sur sa hanche, Hadil se départit rapidement de sa timidité pour se renseigner auprès des éducatrices sur la journée passée. Pour elle, c’est l’occasion de pratiquer son français mais aussi d’en apprendre plus sur les méthodes éducatives françaises.

La jeune femme le concède : ses enfants l’aident à s’intégrer, même s’il lui semble encore qu’elle "ne connaît personne" à Lisses.

À la rentrée, Berevan doit entrer à la maternelle. Hadil espère avoir obtenu d’ici là une place en crèche pour Sham, sa cadette, pour avoir le temps de faire un stage intensif de français. Indispensable pour trouver du travail et s'intégrer pleinement.

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Crédits
Texte : Julia Dumont
Illustrations : Baptiste Condominas
Édition : Amara Makhoul