À l'Hôpital mère-enfant de l'est parisien, les jeunes mères apprennent à créer du lien avec leur enfant.

À l'Hôpital mère-enfant de l'est parisien, les jeunes mères apprennent à créer du lien avec leur enfant.

Devenir mère en exil

"Avant la naissance, j’ai pensé à l’adoption et même au suicide" (2/3)

Julia Dumont
par Publié le : 17/12/2019 Dernière modification : 23/12/2019
De nombreuses jeunes femmes empruntent les routes de l’exil. Parmi elles, certaines deviennent mères durant le trajet. Elles ont raconté à InfoMigrants leur expérience, entre tristesse de l’éloignement de leur famille et espoir d’élever leurs enfants en France. Fatoumata est sénégalaise. Elle est tombée enceinte en France de manière imprévue. En grande difficulté sociale, elle a eu besoin du soutien de l’Hôpital mère-enfant de l'est parisien.
À l'Hôpital mère-enfant de l'est parisien, les jeunes mères apprennent à créer du lien avec leur enfant.
Un hôpital pour créer du lien
À l'Hôpital mère-enfant de l'est parisien, les jeunes mères apprennent à créer du lien avec leur enfant.

À l’angle de la rue des Bluets et de l’avenue Jean Aicard, dans le 11e arrondissement de Paris, les lettres multicolores de l’inscription "Hôpital mère-enfant de l’est parisien" se détachent de la façade grise du bâtiment. L’établissement, installé dans les anciens locaux de la maternité des Bluets, accueille des femmes enceintes et de jeunes mères accompagnées de leur bébé.

Dans les couloirs de l’hôpital aux murs colorés règne une douce odeur de lotion pour bébés. À chaque étage, un panneau d’affichage indique les menus et activités de la semaine : ateliers comptines, groupes de paroles, sorties culturelles… Toutes les femmes disposent d’une chambre individuelle avec berceau.

L’hôpital mère-enfant de l’est parisien n’est ni une maternité – aucune femme n’y accouche – ni un hôpital pédiatrique. Ce que l’équipe médicale y soigne – ou plutôt tente de construire – c’est le lien mère-enfant. Car toutes les femmes accueillies se trouvent dans des situations psychologiques ou sociales qui les empêchent d’être pleinement disponibles pour leur nouveau-né. Parmi elles, de nombreuses migrantes traumatisées par leur parcours d’exil et parfois victimes de viols.


Fatoumata a beaucoup souffert d'être seule pendant sa grossesse.
"J’ai ressenti de la peur et du désespoir quand j’ai appris que j’étais enceinte"
Fatoumata a beaucoup souffert d'être seule pendant sa grossesse.

Fatoumata, 36 ans, est arrivée à l’hôpital après son accouchement. Dans sa chambre lumineuse du 2e étage (celui des enfants âgés de 0 à 3 mois), elle regarde d’un air fatigué son fils Ali, 2 mois et demi, qui s’agite dans son berceau. La jeune maman, un foulard rouge noué autour de la tête, doit le mettre au sein pour que le petit garçon se calme et s’abandonne bientôt totalement aux bras de sa mère.

Fatoumata est sénégalaise. Au pays, elle travaillait avec sa mère dans une unité laitière. Elle avait obtenu un visa pour aller travailler en Espagne mais les choses "ne se passaient pas bien là-bas", affirme-t-elle sans vouloir entrer dans les détails. L'étape espagnole revient à plusieurs reprises dans le récit de Fatoumata qui semble en garder un souvenir traumatisant. La jeune femme refuse catégoriquement de raconter ce qu'elle y a vécu. Arrivée en France en 2012, elle s’installe au sein d’une famille sénégalaise qui vit en région parisienne.

La situation se complique lorsque Fatoumata tombe enceinte de l’homme qu’elle fréquente. Une grossesse non désirée qui la laisse totalement désemparée. "J’ai ressenti de la peur et du désespoir quand j’ai appris que j’étais enceinte […] Avant la naissance d’Ali, j’ai pensé à l’adoption et même au suicide", confie la jeune maman.

Enceinte et en situation irrégulière, Fatoumata doit, en plus, faire face au rejet du père de son enfant. "Quand je lui ai dit que j’étais enceinte, j’ai vu un autre visage de celui que je croyais connaître, ce n’était plus le même homme", raconte-t-elle en restant évasive. L’homme a finalement reconnu le petit Ali mais a abandonné Fatoumata pendant sa grossesse. Aujourd'hui, ils n’ont "plus aucune relation".


Quand son fils est né, Fatoumata avait du mal à l'accepter.
Trouble de la relation
Quand son fils est né, Fatoumata avait du mal à l'accepter.

C’est l’assistante sociale de la maternité où elle a accouché qui a parlé à Fatoumata de l’Hôpital mère-enfant de l’est parisien. En raison de son parcours, Fatoumata avait beaucoup de mal à accepter l’arrivée de son fils et manquait de soutien. "C’était un enfant qui n’était pas attendu, j’ai passé une grossesse très seule et l’accouchement a été compliqué donc aujourd’hui encore j’ai du mal avec mon enfant", murmure-t-elle en couvant malgré tout son fils du regard.

Le nouveau-né souffre lui aussi, à sa manière, de cette situation. Il passe ses nuits à pleurer. Pour laisser un peu de répit à Fatoumata, c’est désormais l’équipe de nuit qui prend en charge le petit garçon dans la nurserie.

"Au début, je ne voulais pas qu’il dorme là-bas, j’étais inquiète mais je dormais de toute façon très mal à cause de mon passé. Maintenant, je dors mieux, grâce aux cachets que je prends mais parfois je guette quand même ses pleurs", explique Fatoumata.

Comme Ali, d’autres enfants de femmes migrantes hospitalisées présentent les symptômes d’un trouble de la relation. "Chez les tout-petits, cela se traduit, durant les premiers mois, par des enfants qui dorment tout le temps, qui évitent le regard, qui ont des troubles de l’alimentation ou bien pleurent beaucoup", explique Virginie Gomas, cadre sage-femme de l’hôpital. Ces enfants doivent être suivis attentivement car en grandissant, les signes s'accentuent.

"Il y a huit ans, il y avait un ou deux cas par an qui te tiraient un peu la larme à l’œil, là, c’est tout le temps."
"Toutes les histoires des femmes sont horribles"
"Il y a huit ans, il y avait un ou deux cas par an qui te tiraient un peu la larme à l’œil, là, c’est tout le temps."

Si l’hôpital mère-enfant a toujours accueilli des femmes en grandes difficultés sociales ou souffrant d’addiction, la crise migratoire débutée en 2014 a modifié le profil des patientes.

"Il y a huit ans, il y avait un ou deux cas par an qui te mettaient un peu la larme à l’œil, mais maintenant, c’est tout le temps. Toutes les histoires des femmes sont horribles. C’est ça qui a changé", affirme Anne Kulesza, éducatrice spécialisée. "Ça tourne souvent autour des mêmes choses : un parcours d'exil avec beaucoup de violence, notamment sexuelle, ce qui était beaucoup plus rare avant", ajoute-t-elle.

Pour les aider à surmonter ces épreuves, l’hôpital mère-enfant permet aux jeunes mères de consulter régulièrement une psychologue. Une conseillère juridique les aide également plusieurs fois par semaine à démêler leurs dossiers administratifs. Sur les 24 femmes hospitalisées en février, 15 étaient des migrantes. La plupart ont demandé l’asile et sont en attente de traitement de leur dossier ou bien ou été déboutées et souhaitent faire appel.

L’association Solipam (Solidarité Paris Maman) est également présente dans l’hôpital et propose des consultations gynécologiques ainsi que des suivis de grossesses aux femmes hospitalisées. Les médecins de l’association peuvent aussi proposer une contraception aux jeunes mères.

À l'Hôpital mère-enfant de l'est parisien, les femmes peuvent participer à des groupes de parole.
"Ici, on arrive à réfléchir à ce que l’on va faire après"
À l'Hôpital mère-enfant de l'est parisien, les femmes peuvent participer à des groupes de parole.

Au fur et à mesure des semaines et des mois passés à l’hôpital, Fatoumata se détend et commence à se projeter dans sa vie de mère. "Ça m’a beaucoup aidée de venir ici. L’équipe est là 24 heures sur 24. On arrive à réfléchir à ce que l’on va faire après", explique la jeune maman, assise sur son lit, sandales roses aux pieds.

Si les mères hospitalisées prennent leurs repas seules dans leur chambre, elles peuvent également prendre part à des activités en commun avec les autres femmes. Pour Fatoumata, qui se sent seule loin de sa famille, ces échanges sont précieux. "Ma voisine d’en face est sénégalaise. On a la même situation et on a rencontré les mêmes difficultés donc on peut en parler ensemble", raconte-t-elle.

L’éloignement de la famille et la solitude sont des épreuves difficiles à surmonter pour ces femmes. Fatoumata n’a pas osé dire à ses parents restés au Sénégal qu’elle était enceinte. "Vous savez, dans les familles africaines et musulmanes, quand il n’y a pas de mariage, certains ne sont pas contents", souffle-t-elle.

Fatoumata n’a confié son secret qu’à sa sœur. Depuis le Sénégal, elle l’a soutenue par message et téléphone. Mais à Paris, Fatoumata a eu l’impression de vivre sa grossesse "seule dans [son] coin". "Au Sénégal, les sœurs et la grand-mère font des bains et des massages [à la jeune maman]. Ici, c’est très différent alors on a cette nostalgie, ce manque de ne pas être entourées."

Après plusieurs mois passés à l’hôpital, Fatoumata se sent mieux. Ali pleure moins et a pu retrouver son lit et la chambre de sa mère pour la nuit. La jeune maman espère obtenir une place en centre maternel.

Dans ces centres conçus pour les femmes en difficultés et leurs enfants, les jeunes mères peuvent monter un projet de réinsertion et bénéficier des services d’une crèche. Mais cette option n’est offerte qu’aux femmes "régularisables". "Les autres doivent faire appel au 115 et se retrouvent parfois à la rue avec leur bébé", explique Virginie Gomas.

En 2017, seule 30% des patientes ayant quitté l’Hôpital mère-enfant de l’est parisien ont intégré un centre maternel.


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Crédits
Texte : Julia Dumont
Illustrations : Baptiste Condominas
Édition : Amara Makhoul