L'amour dans l'exil

Elle et Lui, de Raqqa à Paris (1/3)

Kinda Youssef
par Publié le : 12/02/2020 Dernière modification : 14/02/2020
Ils viennent des quatre coins du monde et ont récemment rejoint l’Europe en quête d’une vie meilleure. Sur le chemin de l’exil, quelques-uns ont trouvé l’amour, d’autres l’ont manqué de peu. Certains racontent avoir pu surmonter, grâce à l’être aimé, un quotidien fait de faim, de coups et d’humiliations. D’autres ont découvert, au contraire, que leur relation amoureuse était une souffrance supplémentaire à l’éloignement de leur pays d’origine. InfoMigrants a rencontré certains d’entre eux. "Elle et lui" retrace l’histoire de deux jeunes Syriens qui, à la manière d’une comédie romantique hollywoodienne, se sont suivis pendant des années dans les mêmes villes - depuis Raqqa jusqu’à Paris - dans les mêmes immeubles, dans les mêmes cercles d’amis, sans jamais se croiser. Jusqu’au jour où…
En Syrie et en Turquie, ils ont fréquenté les mêmes lieux, les mêmes personnes, sans jamais se croiser.
La fuite
En Syrie et en Turquie, ils ont fréquenté les mêmes lieux, les mêmes personnes, sans jamais se croiser.

Elle

Cette année-là, en 2012, ma ville natale, Raqqa en Syrie, était sous contrôle du régime. Le groupe terroriste du Front al-Nosra était là aussi, et il menaçait la population. La jeunesse locale, dont je faisais partie, luttait sur deux fronts : contre Bachar al-Assad et contre les jihadistes.

Malgré le danger, j’avais pris l’habitude de traverser la ville pour aller voir des jeunes qui avaient fui les combats de Deir-Ezzor [à la frontière irako-syrienne] et dormaient dans le dortoir de l’université de la ville. Des familles entières étaient déplacées de la zone frontalière jusqu’à Raqqa. Les gens vivaient là, les uns sur les autres et sur plusieurs étages. Pour alléger leur quotidien, mes amis cuisinaient chaque jour pour eux.

Il était là, quelque part, avec sa famille.

Un étage nous séparait. Il n’est jamais descendu, je ne suis jamais montée. On avait eu des milliers de chances de se croiser et on ne s’est jamais rencontrés.

Lui

J’ai vécu avec ma famille pendant deux semaines dans le dortoir de l’université de Raqqa. Puis, nous sommes allés vivre dans un appartement.

Nous habitions non loin de chez elle. Un parc séparait nos deux immeubles. Nous fréquentions les mêmes endroits. J’ai su plus tard que j’avais donné une conférence dans un centre culturel de Raqqa où elle allait tous les jours.

Je me rappelle aussi d’un ami qui m’avait parlé d’une fille qu’il aimait bien. Il m’avait dit qu’ils allaient organiser une fête du Nouvel an dans un restaurant. C’était courageux : les jihadistes d’al-Nosra commençaient à intimider la population, à faire pression sur les jeunes. Il m’a proposé de l’accompagner.

Finalement, je n’y suis pas allé.

Elle

Quand mon ami est arrivé à la soirée, il était seul. Il avait dit qu’il viendrait avec un copain à lui, mais personne ne l’accompagnait. Je n’ai posé aucune question, je me suis juste dit que son ami était bête de manquer une telle soirée.

Peu de temps après, je suis partie en Turquie.

Lui

Moi aussi, je suis parti en Turquie. C’était à peu près à la même époque. Je vivais entre deux villes, Gaziantep et Urfa, non loin de la frontière syrienne. Je me suis fait des amis là-bas.

Certains d’entre eux la connaissaient, en fait.

Un jour, après avoir été à Mersin, une ville sur la côte turque, je suis rentré chez moi en bus. Je suis allé à la gare routière de la ville. Il y avait beaucoup de monde. Je me rappelle que les bus étaient retardés. Je suis resté debout à attendre un long moment.

Elle

Ce jour-là, moi aussi, je suis restée debout longtemps. Il y avait un problème avec les bus et il a fallu un certain temps avant de monter. Il était là. Je ne l’ai pas vu.

Nous avions des amis en commun. Quand on me parlait de lui, je me disais qu’il devait être sympa. J’étais curieuse de le rencontrer. C’est fou de se dire que je connaissais presque tous ses amis sauf lui. Nous fréquentions les mêmes lieux pourtant. Des lieux où les Syriens allaient souvent !

Un jour, je lui ai donc envoyé une invitation Facebook. On était fin 2015. Après avoir passé un peu plus de trois ans en Turquie, je partais en France grâce au programme de réinstallation du Haut-Commissariat pour les réfugiés de l’ONU (HCR).

Évidemment, il n’a accepté mon invitation qu’un an plus tard.

En France, leurs chemins se croisent lors d'une manifestation devant l'ambassade de Russie.
La rencontre à Paris
En France, leurs chemins se croisent lors d'une manifestation devant l'ambassade de Russie.

Lui

J’ai accepté son invitation Facebook sans vraiment y prêter attention. De mon côté, j’ai été envoyé – via le même programme de réinstallation du HCR – à Reims, dans l’est de la France.

Un ami français, militant et qui venait en aide aux réfugiés syriens en France, m’a dit qu’il connaissait une fille de Raqqa. Il l’avait vue dans un reportage, à la télé. Il m’a donné son prénom et m’a demandé si je la connaissais. J’ai ri. Je lui ai dit que la Syrie n’était pas un village et que je ne connaissais pas tous les réfugiés syriens de France.

Le temps a passé. Puis, un jour, j’ai été invité à monter à Paris pour une conférence.

Elle

Je savais qu’il venait. Il avait posté un message sur sa page Facebook, et nos amis en commun m’en avaient parlé.

J’avais prévu d’y aller mais l’actualité m’a fait changer d’avis. Cet après-midi-là, il y a eu des bombardements à Alep. J’ai donc voulu garder mon énergie pour participer à une manifestation contre le régime, qui se tenait le lendemain.

Lui

Je suis allé moi aussi, avec un ami, à cette manifestation qui se tenait non loin de l’ambassade de Russie à Paris. Je me souviens de la sécurité sur les lieux. Des gardiens qui essayaient de repousser les manifestants. Tout le monde était en colère. On ne supportait plus la violence du régime d’Assad.

Soudain, j’ai perdu de vue mon ami. J’étais seul dans la foule.

Puis je l’ai vue.

J’ai remarqué une fille assise devant l’ambassade. Elle refusait de partir malgré les charges de la police. Ses amis n’arrivaient pas à la convaincre de se lever. Je me suis dirigé vers elle en me disant qu'elle m'écouterait peut-être. Je me suis penché et je lui ai dit : "Viens, j’aimerais te parler".

Elle

Je l’ai reconnu. Il m’a dit de me lever. Je me suis rapprochée de lui et j’ai souri.

J’ai tout de suite ressenti quelque chose.

J’ai voulu parler mais je n’avais plus de voix. J’avais trop crié. Il m’a dit qu’il ne fallait pas se confronter aux policiers. Je répondais un peu à côté. Je n’étais pas moi-même. Mon esprit était encore dans la manifestation. J’ai posé des questions qui n’avaient rien à voir avec ce qu’il se passait à ce moment-là. Je lui ai demandé comment se déroulait son séjour à Paris, comment s’était passée sa conférence. Ce n’était ni le lieu, ni le moment.

Il n’a pas dû comprendre. Alors je suis vite partie, sans me retourner.

Lui

Nous nous sommes revus quelque temps après, toujours entourés d’amis. On se parlait peu, je restais avec mes amis. Je trouvais qu’elle se comportait bizarrement. C’était une fille un peu bizarre, en fait !

À cette époque, nous n’étions pas proches. Et puis un jour, je suis venu à Paris et nous nous sommes vus en tête-à-tête.

Quelque chose avait changé. Elle était différente… Enfin, je ne sais pas, je l’ai regardée différemment. J’ai bien aimé sa façon de marcher, de parler, de rire. J’ai eu l’impression de la connaître depuis toujours. La nuit qui a suivi était étrange, j’ai peu dormi. Je pensais tout le temps à elle.

Elle et lui se sont rapprochés l'un de l'autre lors d'une soirée chez des amis.
Le premier baiser
Elle et lui se sont rapprochés l'un de l'autre lors d'une soirée chez des amis.

Elle

Pour la première fois, après cette soirée, il m’a envoyé un SMS. Il me proposait qu’on se revoie.

Il m’aimait bien, je le sentais. Je savais que mon attirance pour lui était réciproque. Mais il y avait plus que ça. Ce n'est pas facile à expliquer. Il y avait quelque chose de familier entre nous. C’est comme si on se connaissait depuis toujours.

On sortait souvent avec nos amis. Tout le monde pensait qu’on était en couple, mais on ne l’était pas.

Un soir, nous étions tous chez un copain. À la fin de la soirée, les gens sont partis. Nous étions tous les deux, seuls, en train de parler de sujets très sérieux… Tout d’un coup, il m’a embrassée. Sans prévenir. Un baiser long et passionné !

J’ai attendu tellement longtemps ce baiser…

Cette nuit-là, je suis rentrée, je n’ai pas réussi à m’endormir.

Lui

Après ce premier baiser, on a passé nos journées ensemble. Nous étions de plus en plus complices. Mais nous ne parlions jamais de "nous", de ce qu’on était l’un pour l’autre.  

Était-on en couple ? Je ne savais pas vraiment. Il y avait beaucoup de non-dits.

Elle ne formulait pas clairement ce qu’elle voulait.

Moi, je voulais aller plus loin.

Alors, un jour, je l’ai appelée pour parler.

Lui

Es-tu jalouse ?

Elle

Non.

Lui

Est-ce que tu m’aimes ?

Elle

Non.

Lui

D’accord, je te laisse.

À cause de non-dits, ils se sont éloignés.
La rupture
À cause de non-dits, ils se sont éloignés.

Elle

J’avais peur. J’étais stupide. Je me disais que si je lui avouais mon amour, il me considérerait comme acquise. J’avais peur qu’il se désintéresse de moi.

Je pensais aussi qu’il n’était pas du genre "relation de couple".

J’ai foutu en l’air cette relation. Il m’a quittée. Et j’étais amoureuse de lui.

Lui

Pendant deux mois, nous avons coupé les ponts. Je voulais l’appeler, mais j’étais blessé par ce qu’elle m’avait dit. J’étais tellement énervé.

Je savais qu’elle me mentait, au fond de moi, je savais qu’elle m’aimait, mais elle ne voulait pas l’admettre. Ça me rendait dingue.

Je me suis dit qu’elle n’était pas du genre à s’engager, pas du genre “relation de couple”.

Un jour, j’ai appris par des amis en commun qu’elle voyait quelqu’un d’autre.

J’étais fou. Je devais en avoir le cœur net.

Alors je l’ai appelée.  

Lui

Est-ce que c’est vrai ?

Elle

Oui.

Lui

Félicitations pour ta rencontre.

Elle

Merci. J’espère que tout va bien pour toi aussi. Salut.

Au terme d'un parcours sinueux, elle et lui, à Paris, se sont aimés.
La déclaration
Au terme d'un parcours sinueux, elle et lui, à Paris, se sont aimés.

Elle

J’étais partie de Paris pour aller me reposer à Berlin, pour respirer, me remettre de cette histoire. J’avais dit à tout le monde que j’avais un petit-ami. Ce n’était pas vrai.

J’étais amoureuse de lui, mais j’avais tout foutu en l’air et mon histoire d’amour était terminée.

Quand il m’a appelée, j’étais chamboulée. Je me suis dit que je faisais n’importe quoi.

J’ai pris un train pour revenir à Paris, sur un coup de tête. Je me suis dit qu’il serait peut-être chez l’un de nos copains. Je suis allée chez son meilleur ami. Quelqu’un a ouvert la porte. Je n’ai dit ‘bonjour’ à personne, j’ai foncé dans le salon pour voir s’il était là.

Il n’était pas là. J’avais tout gâché, encore une fois.

Je suis repartie, j’étais dévastée. Mais je ne voulais pas en rester là. Alors j’ai pris mon courage à deux mains et je l’ai appelé. Je lui ai dit que j’avais besoin de le voir tout de suite.

Lui

J’étais à Reims, j’ai sauté dans un train pour aller la rejoindre à Paris.

On s’est vus à la gare, mais on ne s’est pas jetés dans les bras l’un de l’autre. On a parlé, mais finalement on ne s’est rien dit…

On s’est revus les jours suivants, il ne s’est rien passé. Enfin, pas tout de suite. On a recommencé à passer nos journées ensemble. Mes sentiments étaient restés intacts.

Et puis, un soir, tout s’est accéléré. Nous nous sommes retrouvés à une soirée dans Paris. Elle parlait à un autre garçon. Je suis devenu très jaloux. J’ai fait une scène, je me suis détesté, alors je me suis excusé tout de suite.

Et j’ai enfin fait le premier pas.

J’ai admis que je ne supportais pas qu’elle puisse se faire draguer par quelqu’un d’autre que moi…

Elle

J’ai souri.

Je lui ai dit que je trouvais ça fou que notre histoire ait commencé à Raqqa, en Syrie, et qu’elle soit devenue réelle dans un petit appartement parisien.

Lui

Je lui ai répondu qu’elle n’était vraiment pas comme les autres. Et que j’aimais les filles pas comme les autres.

Elle

Et puis, enfin, je lui ai dit : "Je t’aime".

Il m’a dit : "Je t’aime aussi".

On était toujours chez nos amis. On s’est endormis.

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Crédits
Texte original : Kinda Youssef, adapté par Charlotte Boitiaux
Illustrations : Baptiste Condominas
Rédaction en chef : Amara Makhoul