L'amour dans l'exil

"J'ai vécu pour mon mari, je l'ai quitté. Maintenant, je vais vivre pour moi" (3/3)

Charlotte Boitiaux
par Publié le : 14/02/2020
Ils viennent des quatre coins du monde et ont récemment rejoint l’Europe en quête d’une vie meilleure. Sur le chemin de l’exil, quelques-uns ont trouvé l’amour, d’autres l’ont manqué de peu. Certains racontent avoir pu surmonter, grâce à l’être aimé, un quotidien fait de faim, de coups et d’humiliations. D’autres ont découvert, au contraire, que leur relation amoureuse était une souffrance supplémentaire à l’éloignement de leur pays d’origine. InfoMigrants a rencontré Nahid, une Afghane d’à peine 20 ans qui, au sortir de l’adolescence, va découvrir que son amant et compagnon d’exil est un homme violent. Battue quotidiennement, même pendant sa grossesse, reniée par sa famille restée au pays et qui la menace de mort, la jeune femme va se battre pour échapper à son sort.
Contre l'avis de sa famille, Nahid a fui l'Afghanistan avec son conjoint.
"J'étais tellement amoureuse"
Contre l'avis de sa famille, Nahid a fui l'Afghanistan avec son conjoint.

À 22 ans, Nahid* semble avoir déjà vécu deux vies : la première dans une province montagneuse au nord de Kaboul, en Afghanistan, la deuxième, en France à partir de l’hiver 2016. Entre ces deux vies, un fossé.

Nahid a grandi dans une famille traditionnelle, au cœur d’un village afghan, conservateur. Entourée par deux frères et une sœur, la jeune femme mène une vie paisible, la région ayant été épargnée par les horreurs de la guerre et les pressions talibanes.

"Jusqu’à mes 17 ans, tout allait bien", se souvient-elle, attablée dans un café d’un quartier branché de Paris. "Et puis, un jour, je suis tombée amoureuse."

À l’âge des premiers émois amoureux, Nahid sait qu’elle doit faire attention. "Là-bas, en Afghanistan, rappelle-t-elle, on ne joue pas avec les garçons, alors flirter avec eux, c'est impossible !" Le garçon en question se nomme Mohammad. Il ne sort pas de nulle part : sa grand-mère vit dans la maison d’à côté.

Mohammad est drôle, raconte-t-elle, et surtout, très beau. Mais il n’a pas le profil du gendre idéal. Jugé "trop rebelle", et surtout "trop pauvre", par le père de Nahid, il n’est pas autorisé à fréquenter la jeune fille. "Papa ne voulait pas qu’il vienne, il ne voulait pas qu’on soit dans la même pièce. Il a toujours considéré que Mohammad n’était pas du même rang social, qu’on était supérieurs."

Les deux adolescents ne s’appellent pas, ne se parlent pas. Ils se nourrissent de regards volés. "C’est très compliqué en Afghanistan de vivre une histoire d’amour... On ne peut pas voir d’autres garçons que ceux de la famille." Les coups d’œil complices n’échappent pas à tout le monde. La sœur de Nahid, suspicieuse, découvre que les deux amoureux s’envoient des SMS, elle menace de tout révéler à leur père. "Ma sœur me disait qu’il était une honte pour la famille, que je ne serais jamais heureuse avec lui." 

La pression se resserre, Nahid étouffe. Le jeune couple – qui ne s’est jamais touché, encore moins embrassé – prend alors la décision de s’enfuir. Un soir de décembre 2014, Nahid envoie un SMS à Mohammad. "Viens, on part en Iran." Très vite, un stratagème est trouvé.

"Un matin, à 7h, ma mère m’a déposée à l’école. J’avais pris mon sac à dos, mais j’avais enlevé les cahiers pour y mettre quelques affaires. J’avais pris de l’argent que mon père gardait à la maison. Quand ma mère s’est éloignée, j’ai fait demi-tour, et j’ai retrouvé Mohammad et un passeur dans un petit square, juste à côté. Il était 7h30, il n’y avait pas grand monde dans les rues."

Nahid sait très bien qu’elle ne pourra plus faire demi-tour. Plus jamais. "Quelques heures plus tard, mes frères ont commencé à appeler. Ils me disaient de rentrer à la maison, qu’ils ne me feraient rien. Mais c’est faux… Ils m’auraient tuée." En Afghanistan, les crimes d’honneur sont encore largement répandus.

Le jeune couple arrive en Iran. "J’étais heureuse, sûre de moi. J’étais tellement amoureuse…", répète Nahid, le regard triste. "J’avais perdu mes parents, mais je ne pensais qu’à mon couple." Nahid et son compagnon passent quelques semaines à Téhéran, chez la tante de Mohammad, et se marient. "On a fait une petite cérémonie religieuse là-bas. Il n’y avait personne de ma famille mais j’étais comblée à ce moment-là."

L’idée d’être retrouvé par la famille de Nahid inquiète le couple. Les jeunes amoureux veulent s’éloigner davantage de l’Afghanistan. Fin janvier 2015, ils prennent le chemin de la Turquie.

Là-bas, la vie est dure. Financièrement surtout. Le couple n’a pas de papiers, travaille dans un atelier de confection de vêtements. Les journées sont longues et le salaire ingrat. "Mais je me disais : ‘On est ensemble, tout va bien.'"

Pourtant, un jour, sans prévenir, le premier coup tombe.

En Turquie, le conjoint de Nahid lui porte les premiers coups.
"Après tout, mon père frappait ma mère aussi..."
En Turquie, le conjoint de Nahid lui porte les premiers coups.

"Je ne me rappelle plus la date. On était dans la rue, et j’ai ri. J’ai ri fort. Et là, j’ai reçu un violent coup de pied", se souvient Nahid. "J’avais mal… Il m’a dit : ‘Une femme ne doit pas rire fort et se faire remarquer’. J’étais sous le choc. Je me suis excusée."

À partir de ce jour-là, les coups ne cesseront plus. "Je me disais : ‘Il me frappe, c’est normal. C’est pas si grave…. Après tout, mon père frappait ma mère aussi…'"

Nahid raconte sans émotion et sans larmes le "rituel" des coups. Quand la cuisine était "mal faite", quand les plats "n’étaient pas assez bons", "pas assez salés". Au début, il s’attaquait au visage, enchaîne-t-elle, "mais comme ça se voyait, il a frappé sur le corps".

Le couple continue son "voyage" vers l’Europe. Nahid et Mohammad traversent la Grèce, la Macédoine, la Serbie, la Croatie, la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne.

Au mois de septembre 2015, la jeune Afghane, âgée de 18 ans, découvre qu’elle est enceinte. "J’étais heureuse… Je sais, c’est bizarre. Mohammad me frappait, mais j’étais heureuse d’avoir ce bébé." Malgré la grossesse, les coups continuent. "Il n’a pas arrêté…Il frappait." Mohammad n’hésite pas à culpabiliser la future mère. "Si le bébé va mal, ça sera de ta faute", menace-t-il.

Nahid, contre toute attente, n’accable pas Mohammad. "Je l’aimais, j’ai tout quitté pour lui. Je n’avais que lui. Il n’avait que moi."

En mars 2016, le couple arrive en France. Nahid est enceinte de six mois. Quelques mois plus tard, elle aura une petite fille. En septembre, le couple obtient le statut de réfugié. Ils s’installent à Garges-les-Gonesse dans un hôtel social, avant d’être envoyés à Dijon, en Bourgogne.

Nahid veut changer de vie, explique-t-elle. Et cela commence avec ses cheveux. "J’ai voulu enlever mon voile. Je ne voulais plus le mettre. Mais mon mari a refusé. Sans voile, j’étais une prostituée, me disait-il". Nahid, aujourd’hui les cheveux coupés en carré court, sourit. "Tout passait par lui. Même ma façon de m’habiller."

Pendant des années, Nahid, sous influence, ne se rebelle pas. "Je finissais toujours par me dire : il a raison…" À l’été 2017 un coup est "plus violent" que les autres, mais Nahid ne bronche pas. "Il m’a frappée si fort, que ma lèvre s’est fendue. J’ai beaucoup saigné, mais il ne voulait pas que j’aille à l’hôpital. Je n’arrivais plus à manger."

À Dijon, Nahid réussit à cacher sa maltraitance. Son voile sert à dissimuler tant bien que mal ses hématomes au visage.

En France, Nahid prend la décision de quitter son conjoint violent.
"J’ai attendu que mon mari soit sorti et j’ai fait nos valises à ma fille et moi"
En France, Nahid prend la décision de quitter son conjoint violent.

La jeune femme se bat pour s’intégrer, assiste chaque semaine à des cours de français. Elle se lie d’amitié avec des Françaises, via une association afghane "La maison du thé", qui s’inquiètent de voir la jeune fille si renfermée.

Son mari, qui passe ses journées à jouer aux jeux vidéo sur son canapé, ne se doute pas que Nahid commence à s’émanciper. Elle parle le français mieux que lui. "Je me suis intégrée vite. Il ne s’occupait de rien, ni de sa fille, ni de moi. Il passait son temps à jouer et à dormir."

Un jour, une de ses amies remarque un bleu sur son visage. "Elle m’a questionnée. Je lui ai dit que j’étais tombée." Son amie n’en croit pas un mot." Elle m’a convaincue de quitter Mohammad." Les puéricultrices de la crèche de sa fille remarquent également les hématomes. "Elles m’ont dit que je pouvais avoir des problèmes. Que les services sociaux pourraient s’en mêler et me retirer mon bébé s’il y avait un doute de maltraitance de la part d’un parent."

Le 5 avril 2019, Nahid fait le grand saut. Elle achète en cachette deux billets de train pour Paris – où une amie de l’association peut l’héberger. "J’ai attendu que mon mari soit sorti et j’ai fait nos valises à ma fille et moi." Avant de partir, Nahid, qui culpabilise de quitter le foyer en secret, laisse une lettre. "Je lui ai dit que j’étais désolée, qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour moi. Que tout irait bien."

Nahid grimpe dans le train avec sa fille. Son mari l’assène de SMS. "Il me disait de revenir, il me promettait de changer, je n’ai pas cédé", dit-elle fièrement. Aujourd’hui, Nahid affirme que son mari ne la retrouvera pas. "Paris, c’est grand, et il ne parle pas français", se rassure-t-elle. Elle dit vouloir vivre en célibataire, ne pas chercher de nouveau compagnon. "J’ai vécu pour mes parents, puis je les ai quittés. J’ai vécu pour mon mari, puis je l’ai quitté. Maintenant, je vais vivre pour moi."

En arrivant à Paris, le soir du 5 avril, Nahid dit s’être sentie en sécurité et heureuse. "Vraiment heureuse", répète-t-elle. "Je me suis sentie libre", sourit-elle. "Je suis arrivée à 23h. J’étais sur le quai de la gare. J’attendais que mon amie vienne nous chercher. Et vous savez ce que j’ai fait en premier ? J’ai enlevé mon foulard et j’ai serré ma fille en riant."

*Les prénoms ont tous été changés.

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Crédits
Texte : Charlotte Boitiaux
Illustrations : Baptiste Condominas
Rédaction en chef : Amara Makhoul