Les rêves brisés des Afghans expulsés d'Europe (4/4)

La peur des Taliban

Hafizullah, Shakib, Wali, Zamir et Aziz Gul… Après plusieurs années à chercher l’asile en Europe, ces Afghans ont été renvoyés vers Kaboul. Quelle vie les attend ?

Claire Debuyser
par Publié le : 28/11/2017 Dernière modification : 30/11/2017
L’année dernière, les migrants afghans constituaient le deuxième contingent le plus important en Europe, derrière les Syriens. L’Union européenne et l’Afghanistan ont signé un accord en octobre 2016 afin de faciliter les retours d’afghans déboutés du droit d’asile. Depuis, plusieurs pays européens ont repris ou accéléré les expulsions vers ce pays en contrepartie d’une aide financière pour les autorités afghanes.
 Hafizullah craint de retourner à Kunar sa province d'origine.
Ancien otage des Taliban, Hafizullah vit dans la peur
Hafizullah craint de retourner à Kunar sa province d'origine.

Hafizullah a le visage poupin d’un jeune homme à peine sorti de l’adolescence et le regard perdu. Cela fait trois mois qu’il a été expulsé de Norvège et il n’a pas encore pu rejoindre sa famille. " Ma mère et ma sœur ne savent pas que j’ai été renvoyé en Afghanistan. Elles n’ont pas de téléphone. Quand je suis parti, elles étaient à Kunar, mais aujourd’hui je ne sais pas où elles sont ". Il a bien tenté de les retrouver après son retour forcé, mais Kunar, sa province d’origine au nord-est de l’Afghanistan, est contrôlée en partie par les Taliban." J’ai essayé d’y aller une fois, commence le jeune homme, mais les talibans ont arrêté notre voiture et nous ont kidnappés. On était trois. Ils nous ont emmenés dans une sorte de tunnel dans la montagne ". Le calvaire a duré plusieurs jours. " Ils ne nous donnaient pas beaucoup à manger. Ils disaient « pourquoi vous n’avez pas de barbe ? Pourquoi vous êtes rasés ? " Ils nous répétaient tout le temps qu’on irait faire la guerre avec eux ». Son salut viendra de l’armée afghane. Hafizullah et les deux autres otages profitent d’une attaque des forces gouvernementales pour s’échapper.  

Depuis, Hafizullah ne s’est plus jamais aventuré jusqu’à Kunar. Il vit chez un ami dans un village autour de Jalalabad, la capitale du Nangarhar, non loin de la frontière pakistanaise. La route pour s’y rendre est dangereuse et le risque d’enlèvement, élevé. Hafizullah accepte de venir dans le centre de Jalalabad, jugé plus sûr, pour raconter son histoire. "J’ai quitté l’Afghanistan parce que ma vie était en danger ", affirme le jeune homme. Sa famille est depuis longtemps dans le viseur des Taliban : " mon père travaillait pour le gouvernement, il était commandant dans la police. Les Taliban l’ont menacé à plusieurs reprises, ils ont dit qu’ils brûleraient notre maison si nous ne quittions pas la province de Kunar. Mais mon père ne voulait pas partir, ni démissionner. Finalement, il a été tué par l’explosion d’une mine ". Les ennuis de la famille ne s’arrêtent pourtant pas là. " Les Taliban voulaient nous recruter mon frère et moi. Ils disaient qu’ils nous donneraient de l’argent ", poursuit-il. Mais les deux frères résistent, jusqu’à ce que l’aîné se fasse enlever par les insurgés. À ce jour, sa famille n’a aucune nouvelle de lui. " Des gens disent qu’il a été tué, mais on ne sait rien du tout ", explique Hafizullah. Craignant un sort similaire pour son second fils, sa mère le presse de quitter le pays. " Elle a eu peur qu’ils m’emmènent aussi, alors elle m’a dit de partir ", raconte le jeune homme. Un voisin le met en relation avec un passeur à Jalalabad. La famille vend des terres pour financer le voyage, 9 000 euros en tout.

Hafizullah craint de retourner  Kunar sa province dorigine o les Taliban sont prsents

Hafizullah, qui pense avoir 15 ou 16 ans à l’époque, commence alors un long voyage. De Kaboul, il parcourt en bus les 950 kilomètres jusqu’à Nimroz, à la frontière iranienne. Là, il rejoint d’autres candidats à l’exil et entre clandestinement en Iran. " On a passé plusieurs jours sans manger, et avec très peu d’eau. Parfois on était en voiture, parfois il fallait marcher ", décrit-il. Il voyage avec une cinquantaine d’hommes, dont certains sont très jeunes. Ils avancent jusqu’à ce qu’ils tombent sur ceux qu’ils redoutent le plus : les policiers iraniens. " Ils nous ont tiré dessus. On a couru dans la montagne, je suis tombé et je me suis fracturé le pied ". Quelques compagnons l’aideront à continuer.

Hafizullah atteint la Turquie et l’Europe de l’est : il traverse la Bulgarie dans le conteneur d’un camion, puis la Serbie et la Hongrie : " là on a eu des problèmes avec la police qui nous a arrêtés. Mais on a été relâchés et on a continué notre route ", raconte-t-il. Il franchit ensuite l’Autriche, l’Allemagne et continue toujours plus au nord, le Danemark, la Suède, et enfin la Norvège où il demande l’asile. Il explique qu’il est menacé en Afghanistan mais son dossier est rejeté. La Norvège a un taux de protection des Afghans très faible, autour de 28% seulement (contre plus de 80% en France en 2016) car elle considère l’Afghanistan comme étant un pays " sûr ". De même, les autorités ne croient pas qu’Hafizullah est mineur. Il subit donc un examen osseux pour déterminer son âge. Cette pratique est utilisée en Europe lorsque les autorités soupçonnent les jeunes migrants de mentir sur leur année de naissance, mais elle est très critiquée pour son manque de fiabilité. " À l’issue du test, des officiels m’ont dit que j’avais dix-sept ans et non pas seize, et qu’à mes dix-huit ans je serai renvoyé en Afghanistan ". Pour échapper à cela, il s’enfuit en France en février 2017.

Après cinq nuits passées sous un pont de Paris, il est pris en charge par le camp humanitaire de la porte de la Chapelle, puis transféré au centre d’accueil et d’orientation de Marvejols, dans le département de la Lozère. C’est le début du printemps. Hafizullah se lie d’amitié avec quelques habitants, notamment des membres du Réseau Éducation Sans Frontières (RESF). Mais il relève de la procédure dite " de Dublin ". Cette procédure permet de renvoyer les réfugiés dans le premier pays de l'Union Européenne par lequel ils sont arrivés et ont déposé leurs empreintes. Hafizullah est astreint à un pointage régulier au commissariat de Marvejols. C’est au cours de l’un de ces contrôles qu’il est arrêté par la police. Le 10 mai, il est mis dans un avion pour la Norvège. Le 3 juin, il est expulsé à Kaboul, quelques jours après l’un des pires attentats qu’ait connu la capitale afghane.

Depuis son retour, le jeune homme dit vivre dans la peur. Il se fait discret et n’évoque presque jamais ses deux années passées à l’étranger. " Je ne veux pas que les Taliban ou Daesh (l’Organisation État islamique) sachent que je suis allé en Europe. Parce que s’ils le savent et qu’ils m’attrapent encore, ils diront " pourquoi es-tu allé dans un pays d’infidèles ? Tu es un infidèle maintenant et tu dois mourir ". " Je ne voulais pas revenir en Afghanistan. Je pensais rester en Europe, étudier et faire ma vie là-bas ", ajoute-t-il tout bas, assis par terre en tailleur. Des soutiens en France et en Norvège s’organisent pour lui envoyer une centaine d’euros par mois. Mais trois mois après son expulsion, la vie d’Hafizullah est comme en suspens. Il n’accepte pas que son retour en Afghanistan puisse être définitif et ne parvient à faire aucun plan d’avenir.

NB : Grâce à un ami originaire de Kunar lui aussi, Hafizullah a pu entrer en contact avec sa mère et sa sœur quelques semaines plus tard. Elles l’ont rejoint près de Jalalabad. Ils vivent tous les trois dans des conditions précaires. Malgré cette réunion, Hafizullah n’arrive toujours pas envisager sa vie en Afghanistan et demande régulièrement à ses amis européens si ils peuvent l’aider à repartir.


 

 

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Crédits
Texte et photos : Claire Debuyser
Directeurs de publication : Marie Valla, Amara Makhoul