Africains et homosexuels : l'exil pour seul horizon
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Le calvaire (1/2)

Africains et homosexuels : l'exil pour seul horizon

Charlotte Boitiaux
par Le 23/04/2018
Ils s'appellent Camara, Diawara, Yassin et Farid. Ils sont homosexuels dans des pays où le sujet est une honte, un tabou voire pire, un délit. Les premiers viennent du Mali et de Guinée, les seconds du Maroc. À moins de 30 ans, ils ont dû fuir leur pays terrorisés à l'idée de finir en prison ou terrifiés par le sort que pourrait leur réserver leur famille. Ils sont aujourd'hui demandeurs d'asile en France. InfoMigrants les a rencontrés dans le sud de la France grâce au Refuge, une association d'aide aux homosexuels isolés, qui leur a offert un toit et une aide psychologique le temps de la procédure d'asile.
"Je n’ai dit à personne que j’étais comme ça"

Il ne prononce jamais le mot "homosexuel". Il dit "les gens comme moi" ou "ma communauté". Yassin*, 27 ans, Marocain, est encore mal à l’aise avec sa sexualité. Pour une grande partie de ses concitoyens, être gay est un tabou, une "honte", un "déshonneur" qui "souille le nom de la famille".

Yassin sait depuis son enfance qu’il est différent des autres garçons, mais cette différence-là, il s’est refusé à en parler pendant de nombreuses années. "Aussi loin que je me souvienne, les filles ne m’intéressaient pas. Déjà, à 7 ans, à 8 ans, je ne les regardais pas", se rappelle-t-il. "Je ne comprenais pas encore… Je ne comprenais pas qui j’étais", ajoute-t-il, en faisant nerveusement tourner sa bague autour de son doigt. "Puis, un jour, j’ai compris, et quand j’ai compris, la première chose que je me suis dite, c’est que j’étais un pécheur devant Dieu. Toute mon éducation tournait autour de la religion".

Yassin ne dira pas de quelle région du Maroc il est originaire. La peur d’être reconnu le hante. La liste des informations qu’il préfère taire est longue. Pas de nom évidemment, pas d’indications sur sa ville natale, pas de photos de lui, et pas de vidéos sans modification de sa voix.

Pendant de longues années, "je n’ai dit à personne que j’étais comme ça", explique-t-il. "Il faut comprendre, avant, j’étais croyant, je cherchais une compatibilité entre Dieu et ce que j’étais". Yassin sait surtout que sa famille conservatrice, pratiquante, ne supporterait pas qu’il soit "différent".

Ce n’est qu’à 25 ans que le jeune homme, parti étudier à Marrakech, se libère "un peu". C’est à ce moment-là qu’il rencontre son futur petit-ami, Farid*, sur internet. Au Maroc, la communauté homosexuelle, criminalisée par l’article de loi 489 du code pénal, se cache mais elle existe. "Il y a une sorte de 'darknet' gay dans le pays", confie Yassin en riant. "Nous avons des faux comptes Facebook, de faux profils… Nous faisons très attention, mais il y a tout un monde caché au Maroc".

Après plusieurs mois de conversation sur les réseaux sociaux, les deux garçons décident de se rencontrer. Nous sommes en septembre 2015, la famille de Yassin s’est absentée quelques jours, la maison est vide, l’occasion est trop belle. C’est le coup de foudre. Yassin a 25 ans, Farid, 20 ans. Ils resteront une semaine entre les quatre murs de la maison. Une parenthèse heureuse, mais de courte durée.

Farid*, assis à côté de Yassin, l’écoute et ne cesse de sourire. "C’était bien, cette période", lâche-t-il en regardant affectueusement son compagnon. Farid est beau, gracile et efféminé. On comprend facilement que son quotidien a dû être un cauchemar dans un pays où la virilité fait loi. Le jeune garçon attire les regards. Il n’a pas 15 ans quand plusieurs hommes essaient de le violer en pleine rue - quelque part dans la région de Marrakech. "Ils ont essayé de me faire des trucs avec les mains, c’était horrible. En plus, personne n’intervient jamais", raconte-t-il en riant nerveusement.

*Les prénoms ont été changés

"La psychiatre me disait de faire une prière quand je pensais à un garçon"

Pendant une heure, Farid déroule une adolescence faite d’humiliations, d’insultes, et de menaces. Quand il fait son coming-out en 2011, il a 16 ans. Sa famille l’expulse de la maison. Il est hébergé un temps chez sa grand-mère puis revient sur ses déclarations. "J’avais trop de pression de la part de mes oncles. J’ai retiré ma confession". Son père accepte son retour à condition qu’il suive une thérapie "pour soigner son homosexualité". Au bout de quatre séances, Farid n’en peut plus et n’honore plus les rendez-vous. "Le psychiatre me shootait aux médicaments. Il me disait de faire une prière dès que je pensais à un mec..."

Au lycée, son comportement dérange. Le harcèlement est constant, les insultes incessantes : "sale pédé", "fiotte", "Vous êtes devenus nombreux", lui lancent les élèves. Farid tient, ne répond jamais. "J’aurais fait quoi ?", ajoute-t-il, toujours en riant. "Je n’avais pas d’ami. C’était comme ça".

 Farid a reu des textos dun membre de sa famille aprs avoir t surpris main dans la main avec son compagnon  Marrakech Crdit  InfoMigrantsEn 2015, la rencontre avec Yassin change tout. Les deux garçons, amoureux, complices, se soutiennent mutuellement. Ils s’installent tous les deux à Marrakech pour poursuivre leurs études, en "colocation" - la pratique est courante au Maroc pour les étudiants de même sexe. "Jamais on ne s’est trahi, sauf une fois". Un soir, le couple rentre chez lui, après minuit. Les rues sont désertes, ils se tiennent la main. Comble de malchance, un cousin de Farid les croise par hasard. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Les textos de la famille, les messages sur Whatsapp s’enchaînent. "J’ai appris que mon père était venu à Marrakech pour nous chercher. Il avait porté plainte contre moi", ajoute Farid.

Le jeune couple déménage dans un autre quartier. Là, c’est au tour de la famille de Yassin de les menacer. "Au début, ils venaient pour me rendre visite. Ils savaient que j’étais en colocation. Mais ma sœur s’est doutée de quelque chose. Elle a répété à toute la famille que j’étais gay", explique le jeune homme. "Ils ont accusé Farid de sorcellerie. Ils l’ont accusé de m’avoir envoûté, ‘d’avoir développé’ en moi une homosexualité", raconte-t-il. "Ils ont aussi menacé de porter plainte."

La famille finit par partir. "Heureusement, j’étais boursier, j’étais indépendant financièrement, je n’étais pas obligé de rentrer à la maison". Mais quelques mois plus tard, en septembre 2017, Yassin et Farid sont à nouveau la cible de menaces. La propriétaire de leur appartement et des voisins essaient de défoncer leur porte. "J’entendais des cris, des ‘sales pédés’, ‘sales homos’. On était terrifiés… On n’a jamais compris comment ils avaient su pour nous… On ne laissait rien paraître", répète Yassin.

Le couple appelle la police. Qui n’est d’aucune aide, au contraire. "La propriétaire a dit aux flics qu’on était gay. Le commissaire a alors explosé de rire. Il a refusé notre dépôt de plainte". Le lendemain de leur agression, deux policiers reviennent les voir. Ils leur remettent une convocation urgente pour se présenter au commissariat. "Là, on a compris qu’on était dans l’impasse. On devait fuir".

"Au Mali, être homo, c’est être le Diable"

Camara et Diawara ont sensiblement la même histoire à raconter. Le premier, âgé de 25 ans est malien, le second, a 28 ans, il est guinéen. Les deux hommes sont aujourd’hui en couple, ils se sont rencontrés en France.

Camara, la voix à peine audible, commence lentement le récit de son calvaire, les mains croisées, le regard droit. "Etre homosexuel au Mali, c’est être le diable", lâche-t-il en guise d’introduction. Comme Farid et Yassin, le poids de la religion a été, dès l’adolescence, son principal fardeau. "Je n’arrêtais pas de me dire que j’étais un criminel contre l’islam…"

Très jeune, Camara se sentait différent, il "ne regardai[t] pas les filles". "J’ai compris qui j’étais vers 14 ans. Avant ça, je ne savais même pas ce qu’était l’homosexualité. Je ne connaissais pas le mot". Il prend conscience de son attirance pour les personnes du même sexe en rencontrant un jeune de 18 ans, à Bamako. "On jouait au foot, on se baladait. Je l’adorais. Puis un jour, il est sorti avec une fille. J’étais jaloux. C’est là que j’ai compris."

Diawara et Camara se sont rencontrs en France aprs avoir fui leur pays Crdit  InfoMigrantsDiawara, assis à côté de lui, a vécu peu ou prou la même adolescence. Lui non plus ne parle pas de filles, ne s’intéressent pas à elles. "Je vivais à Conakry. Je me rappelle qu’on allait se baigner à la rivière, et que je regardais plus les garçons que les filles", dit-il pudiquement. "Plus tard, ma sœur s’est doutée de quelque chose. Un jour, elle m’a surpris dans une boîte de nuit à Conakry qui avait la réputation d’être un lieu de rendez-vous pour les gays. Ce soir-là, j’ai dû dénigrer mes amis, insulter les homos, pour lui faire croire que j’étais hétéro". 

Mais la pression ne cesse de s’accentuer. La famille de Diawara lui demande de se marier et ne comprend pas ses réticences à s’engager. "Un jour, un cousin est venu, il m’a dit : ‘J’ai constaté des choses sur toi, et ça ne me plaît pas’". À l’époque, Diawara fréquente secrètement un garçon. Ce dernier lui conseille alors de dire qu’il n’est pas prêt, qu’il préfère trouver un emploi avant de se marier. "Ça n’a pas marché, ma tante m’a dit : ‘Soit tu te maries, soit tu t’en vas’".

Au Mali, Camara, lui, ne subit pas la pression du mariage. Il a 17 ans quand il rencontre un homme dont il tombe éperdument amoureux. Il est peintre. "C’était le fils d’un imam", précise-t-il. "Il a été mon seul amour pendant quatre ans". L’homme âgé de 22 ans est marié, il a une petite fille. "Au bout de quelques mois, je lui ai avoué ce que je ressentais pour lui par texto. Lui aussi était gay mais il avait peur que je lui tende un piège. Alors il m’a posé beaucoup de questions avant de me laisser entrer dans sa vie".

Les deux hommes deviendront amants. Ils se voient en cachette. Au Mali, l’homosexualité n’est pas un délit mais la population, encore largement hostile à la communauté LGBT (lesbien, gay, bisexuel, transsexuel), est capable du pire. Sur les réseaux sociaux maliens, des appels à "chasser les homosexuels" ont récemment vu le jour, ainsi que des collectifs contre l’homosexualité. "On sait ce qu’on risque si on nous surprend", ajoute Camara.

Un jour de janvier, le secret du couple vole en éclat. "On faisait une soirée avec des amis là où j’habitais, c’était une soirée arrosée. Quand les invités sont partis, mon ami et moi, nous nous sommes embrassés sur le canapé. Mais un invité est revenu à l’improviste. Il avait oublié son sac. Il nous a vus. Il n’a rien dit, il est parti". Camara est pris de panique. "J’ai su qu’il allait nous dénoncer. J’ai dit à mon petit-ami que je devais m’enfuir."

En Guinée, Diawara aussi a été pris en "flagrant délit". "Un jour, je passais la nuit chez mon copain et son frère est arrivé sans prévenir. Ils nous a vus dans le même lit. Il est devenu fou". Diawara arrive à s’échapper, mais son ami est lynché. "Son frère l’a défiguré à force de lui donner des coups. Il l’a même blessé au niveau de l’anus. Il était presque mort". Diawara arrive discrètement à se rendre à l’hôpital au chevet de son ami – qui lui conseille de fuir le pays. Diawara craint plus que tout la "justice publique". "Ça se pratique souvent en Guinée. La foule se rassemble autour de toi, dans la rue, et quelqu’un décide de ton sort. Pour mon homosexualité, je pense qu’on aurait pu me tuer".

Craignant pour leur vie, Yassin, Farid, Camara et Diawara, tous âgés de moins de 30 ans, décident donc de fuir leur pays. Tous désirent se rendre en France où, espèrent-ils alors, ils trouveront asile et répit.

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Crédits
Texte : Charlotte Boitiaux
Édition : Amara Makhoul
Graphisme et développement : Studio Graphique - France Médias Monde